Les importations turques de gaz naturel liquéfié (GNL) ont progressé de 2,6 % au premier semestre 2026, portées par une demande hivernale soutenue. L’Algérie et les États-Unis captent à eux seuls 78 % de ce marché, reléguant les autres fournisseurs – dont le futur GNL ouest-africain – à une position marginale. Pour le Sénégal et la Mauritanie, dont le projet GTA (Grand Tortue Ahmeyim) est au cœur des négociations avec BP, cette configuration pose la question de leur insertion dans une chaîne d’approvisionnement dominée par des acteurs historiques.

Infographie — Gaz naturel

La Turquie, un marché gazier en pleine expansion

Le dernier rapport de l’Energy Research Unit basé à Washington révèle que la Turquie a importé 7,11 millions de tonnes de GNL entre janvier et juin 2026, contre 6,93 Mt sur la même période en 2025. Cette hausse de 2,6 % traduit une demande structurellement soutenue, malgré l’essor de la production nationale de gaz en mer Noire. L’Algérie, deuxième fournisseur du marché turc, a exporté 1,62 Mt de GNL sur la période, soit un léger repli de 4,1 % par rapport au premier semestre 2025. Ce recul conjoncturel n’entame pas sa position dominante : avec les États-Unis, l’Algérie totalise 78 % des parts de marché. Le Nigeria, troisième, reste loin derrière. La saisonnalité des importations – un pic hivernal à 6,23 Mt au premier trimestre contre seulement 0,88 Mt au deuxième – illustre la dépendance de la Turquie à ses approvisionnements extérieurs pour couvrir les pointes de consommation.

L’ombre de l’Algérie sur le GTA

Dans ce paysage, le projet Grand Tortue Ahmeyim, qui associe BP, Kosmos Energy, la Société des pétroles du Sénégal (Petrosen) et la Société mauritanienne des hydrocarbures (SMH), doit trouver un débouché pour son GNL. Les déclarations du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, le 7 mai dernier, évoquent une « réponse fondée sur l’accélération de la valorisation des ressources ». Mais les discussions avec BP butent sur des enjeux de coûts et de calendrier, comme le souligne un article paru le 25 mai sur Agence Ecofin, qui pointe la pression exercée sur les finances publiques sénégalaises. Le ministre mauritanien de l’Énergie, Mohamed Ould Khaled, a de son côté vanté les « atouts concurrentiels prometteurs » de son pays. Pourtant, la concurrence algérienne, forte d’une proximité géographique et d’infrastructures de liquéfaction rodées, réduit la fenêtre d’opportunité pour un nouvel entrant. Si le GTA parvient à produire, il devra se positionner sur un marché où la fidélité d’Ankara à ses fournisseurs historiques est élevée.

Souveraineté énergétique et marges de manœuvre

Au-delà de la compétition commerciale, l’enjeu pour le Sénégal et la Mauritanie est celui de la souveraineté économique. Le gaz représente une manne potentielle pour des États endettés, mais sa valorisation dépend de contrats d’exportation à long terme dans un environnement où les prix et les volumes sont dictés par les grands consommateurs. La Turquie, en diversifiant ses sources (Algérie, États-Unis, Nigeria), témoigne d’une stratégie d’approvisionnement flexible qui laisse peu de place aux nouveaux entrants. Or, les discussions entre Dakar et Nouakchott avec BP, révélées par les questions d’actualité à l’Assemblée nationale sénégalaise, montrent que l’équilibre entre intérêts nationaux et exigences des majors pétrolières reste fragile. L’accélération promise par Sonko devra composer avec les réalités du marché: une offre abondante côté atlantique (États-Unis, Nigeria, Algérie) et une demande turque certes croissante mais déjà bien captée.

L’essor du marché turc du GNL illustre la recomposition des flux énergétiques mondiaux, où l’Afrique du Nord et du Nord-Ouest américain dominent. Pour l’Afrique de l’Ouest, le GTA représente un test de sa capacité à intégrer cette nouvelle donne. Au-delà de la simple production, c’est la maîtrise des chaînes logistiques, de la négociation des prix et du timing des investissements qui déterminera si le gaz sénégalo-mauritanien devient un levier de souveraineté ou une ressource marginalisée dans un marché déjà saturé.