La mi-juillet 2026 a vu la Tunisie, pourtant électrifiée à près de 100 %, imposer des coupures tournantes face à une demande de pointe de 5 000 MW. Ce paradoxe interroge les stratégies énergétiques ouest‑africaines, où l’accès progresse mais la continuité reste fragile. Alors que les investissements étrangers dans les renouvelables et le gaz se multiplient, la région doit jongler entre dépendance aux hydrocarbures, financements climatiques et pression démographique. Les récentes journées de la BOAD à Lomé ont d’ailleurs mis l’accent sur le financement d’infrastructures résilientes.
⚡ Le paradoxe de la transition électrique
Accès quasi total vs. coupures récurrentes : la fiabilité ne suit pas l’électrification.
! La STEG a dû couper le courant du Grand Tunis au Sud pour éviter l’effondrement du réseau. Le gaz algérien n’a pas suffi.
Le dilemme ouest-africain
Acteurs & événements clés
Leçons de Tunis : l’accès ne fait pas la fiabilité
Les délestages tunisiens de juillet 2026 illustrent une réalité souvent occultée : un taux d’électrification proche de 100 % ne garantit ni la continuité ni l’autonomie. La Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) a dû programmer des coupures tournantes dans tout le pays, du Grand Tunis au Sud, pour éviter un effondrement du réseau. La demande a bondi de 30 % par rapport à la normale, tirée par des températures caniculaires et l’usage massif de climatiseurs. Le gaz algérien, qui alimente encore l’essentiel de la production, n’a pas suffi à combler le pic. En Afrique de l’Ouest, des fragilités similaires apparaissent : le Ghana a connu des « dumsor » récurrents, le Nigeria peine à stabiliser sa distribution, et plusieurs capitales subissent des black-outs en saison sèche. La leçon est claire : l’extension du réseau doit s’accompagner d’une diversification des sources et d’un renforcement de la capacité de pointe.
La transition énergétique ouest‑africaine : entre dépendance et opportunités
La dépendance au gaz algérien de la Tunisie fait écho à celle de nombreux pays ouest‑africains vis-à-vis des combustibles fossiles. Le Sénégal a lancé l’exploitation de son champ gazier Grand Tortue Ahmeyim, tandis que la Côte d’Ivoire mise sur le gaz pour sécuriser son électricité. Pourtant, la pression internationale pour réduire les émissions pousse les gouvernements à intégrer davantage de renouvelables. Le solaire et l’éolien progressent, mais leur intermittence pose des défis techniques et financiers. Le récent sommet sur le climat à Abidjan a vu des promesses d’investissements verts, mais les besoins en stockage et en smart grids restent immenses. Par ailleurs, la BOAD a annoncé lors de ses Development Days de juin 2026 un nouveau mécanisme de financement pour les infrastructures énergétiques durables, ciblant les États membres de l’UEMOA.
Investissements étrangers : le gaz mozambicain comme miroir
Le projet gazier de Cabo Delgado au Mozambique, porté par TotalEnergies, illustre l’appétit des majors pour l’énergie africaine. Découvert en 2010, le gisement de 2 400 milliards de m³ a attiré des convoitises, mais aussi des controverses sécuritaires et sociales. En Afrique de l’Ouest, des dynamiques similaires sont à l’œuvre : le Sénégal et la Mauritanie attirent des investissements gaziers, tandis que le Nigeria mise sur l’exportation de GNL. Ces projets apportent des devises et des recettes fiscales, mais créent une dépendance aux cours mondiaux et aux décisions des compagnies. Parallèlement, les financements verts se multiplient : la Banque mondiale a approuvé un prêt de 300 millions de dollars pour l’électrification rurale au Burkina Faso, et l’Union européenne soutient des mini-réseaux solaires au Mali. La question centrale reste l’arbitrage entre rente fossile et transition durable.
Les défis structurels : demande croissante et infrastructures obsolètes
La croissance démographique et l’urbanisation accélérée en Afrique de l’Ouest font exploser la demande d’électricité. Selon les projections de la CEDEAO, la capacité installée régionale devrait tripler d’ici 2040 pour suivre le rythme. Or, les réseaux existants sont vétustes et mal interconnectés : les pertes techniques et commerciales dépassent 30 % dans certains pays. Les délestages tunisiens rappellent que même un réseau bien entretenu peut céder sous la pression. Les solutions de court terme (groupes électrogènes, importations coûteuses) pèsent sur les finances publiques. Les réformes tarifaires et la libéralisation du secteur sont souvent bloquées par des considérations sociales et politiques.
Vers un nouveau modèle énergétique régional ?
Le Plan directeur de la CEDEAO pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique fixe des objectifs ambitieux : 10 % de renouvelables dans le mix d’ici 2030, puis 48 % en 2050. Mais les retards s’accumulent. La crise tunisienne montre que la fiabilité exige aussi des investissements dans la flexibilité : stockage, interconnexions régionales (projet WAPP), et gestion de la demande. Le rôle du secteur privé est appelé à croître, notamment via des PPP. Les banques de développement comme la BOAD et la Banque africaine de développement multiplient les instruments, mais les risques pays et les lourdeurs administratives freinent les projets. L’équation est complexe : concilier urgence d’électrification, impératif climatique et soutenabilité budgétaire.
Une dynamique politique en recomposition
Les récents événements diplomatiques, comme les African Banker Awards de Brazzaville en mai 2026, ont mis en lumière la volonté des États africains de repenser leur modèle d’endettement et de financement. La Guinée, par exemple, cherche à réduire sa dépendance extérieure en valorisant ses ressources minières et agricoles pour financer ses infrastructures. Dans le secteur énergétique, cette logique se traduit par un intérêt accru pour les partenariats avec des fonds souverains et des investisseurs institutionnels africains, plutôt que de recourir systématiquement aux euro-obligations. La BOAD a d’ailleurs lancé un fonds dédié aux infrastructures vertes, abondé par plusieurs caisses de retraite régionales. Une évolution qui reflète une recherche d’autonomie financière, mais qui reste dépendante de la conjoncture mondiale.
Au‑delà du cas tunisien, la question de l’électricité en Afrique de l’Ouest cristallise les tensions entre souveraineté énergétique, transition écologique et attractivité pour les capitaux. Alors que les crises climatiques et géopolitiques s’intensifient, la région doit inventer un modèle qui ne sacrifie ni la fiabilité immédiate ni les objectifs de long terme. Les prochains mois, avec la mise en service de nouvelles centrales solaires et gazière, diront si l’équilibre est possible.