Le projet d'électrification rurale confié à l'espagnol AEE Power est au point mort depuis un an et demi. Le patron du groupe, José Ángel González Tausz, monte au créneau pour dédouaner son entreprise et le directeur de l'ASER, tout en pointant la question du financement. Ce conflit, qui oppose l'investisseur à l'ARCOP, met en lumière les défis de la gouvernance des contrats dans un secteur énergétique sénégalais en pleine transformation.

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Le projet d'électrification rurale confié à l'espagnol AEE Power est au point mort depuis un an et demi. Le patron du groupe, José Ángel González Tausz, monte au créneau pour dédouaner son entreprise et le directeur de l'ASER, tout en pointant la question du financement. Ce conflit, qui oppose l'investisseur à l'ARCOP, met en lumière les défis de la gouvernance des contrats dans un secteur énergétique sénégalais en pleine transformation.

L'entreprise espagnole AEE Power, retenue pour un vaste programme d'électrification rurale, se trouve dans une impasse. Son président, José Ángel González Tausz, a choisi de rendre publiques les tensions qui l'opposent à l'Autorité de régulation des contrats de partenariat public-privé (ARCOP). En cause : une suspension du chantier d'un an et demi, que le groupe juge « illégitime » et que la Cour suprême a effectivement invalidée. Mais au-delà de la querelle juridique, c'est la question du financement qui semble cristalliser le différend. González Tausz affirme que son entreprise a déjà engagé plus de 40 millions de dollars (environ 24 milliards de FCFA) et interroge les autorités sur la disponibilité des 84 millions d'euros (plus de 55 milliards de FCFA) nécessaires à la poursuite des travaux. Une manière de renvoyer la balle à l'État sénégalais, dont la capacité à mobiliser les fonds est désormais au centre des débats.

Ce bras de fer s'inscrit dans un contexte plus large de transformation du secteur énergétique sénégalais. Le pays, qui s'apprête à devenir producteur de pétrole et de gaz avec les projets Sangomar et Grand Tortue Ahmeyim (GTA), ambitionne de généraliser l'accès à l'électricité. Mais les investissements massifs nécessaires se heurtent à des réalités budgétaires et à des lenteurs administratives. La décision de l'État, via la Senelec, de devenir l'unique actionnaire de la centrale West African Energy (WAE) en juin dernier témoigne de cette volonté de reprendre la main sur des infrastructures stratégiques. Le projet AEE Power, lui, illustre les difficultés de mise en œuvre des partenariats public-privé dans un environnement où les règles du jeu sont encore en rodage.

L'ARCOP, créée pour sécuriser ces contrats, se retrouve au cœur de la controverse. Sa décision de suspendre le projet, même si elle a été censurée par la Cour suprême, a eu des conséquences concrètes : arrêt des travaux, pertes financières pour l'investisseur et retards dans l'accès à l'électricité pour les populations rurales. Ce cas met en évidence les risques de gouvernance qui pèsent sur les grands contrats d'infrastructure en Afrique de l'Ouest, où les cadres réglementaires sont souvent récents et les capacités institutionnelles inégales. Pour les investisseurs, la sécurité juridique est un critère déterminant, et ce genre de litige peut refroidir les ardeurs, alors que la région cherche à attirer des capitaux privés pour combler son déficit énergétique.

La défense de Jean-Michel Sène, directeur général de l'ASER, par le patron d'AEE Power ajoute une dimension politique à l'affaire. En soulignant que Sène est arrivé après la signature du contrat, González Tausz écarte toute responsabilité de l'actuel directeur et pointe implicitement l'héritage de l'ancien régime. Cette tentative de dissociation entre les acteurs et les décisions passées révèle les tensions politiques qui sous-tendent les projets d'infrastructure, où les changements de gouvernement peuvent entraîner des remises en cause ou des blocages. Dans un pays où la transition politique est récente, ces contentieux peuvent être perçus comme des tests pour la stabilité des engagements de l'État.

Par ailleurs, ce litige survient alors que le Sénégal s'engage dans une refonte de sa politique énergétique, avec l'ambition d'augmenter la part des énergies renouvelables. Le rapport évoquant des gains potentiels de 4 500 milliards d'euros pour l'Afrique de l'Ouest grâce aux renouvelables donne la mesure des enjeux. Mais pour attirer les investissements, la fiabilité des institutions est aussi importante que le potentiel du marché. Le cas AEE Power pourrait ainsi servir de test : si le gouvernement parvient à débloquer la situation et à trouver une issue négociée, il enverra un signal positif aux investisseurs ; dans le cas contraire, il renforcera la perception d'un risque pays élevé.

Le gouvernement sénégalais, de son côté, doit trouver un équilibre entre la défense de l'intérêt public et le respect des engagements contractuels. La question posée par González Tausz sur la disponibilité des financements est cruciale : l'État a-t-il les moyens de mener à bien ce projet ? Alors que les caisses publiques sont sollicitées pour d'autres priorités, la mobilisation de 84 millions d'euros pourrait s'avérer difficile. Certains observateurs estiment que ce projet, d'un montant total de plus de 120 milliards de FCFA, pourrait être renégocié ou faire l'objet d'un nouveau montage financier, impliquant peut-être des bailleurs de fonds internationaux.

Au-delà du Sénégal, ce conflit illustre les défis récurrents des PPP en Afrique de l'Ouest. Entre la faiblesse des capacités de régulation, les aléas politiques et les contraintes budgétaires, les projets d'infrastructure peinent souvent à atteindre leur rythme de croisière. Dans le même temps, la demande en électricité ne cesse de croître, alimentée par la croissance démographique et économique. Les gouvernements de la région, comme ceux du Burkina Faso et du Mali, doivent également faire face à des défis sécuritaires qui détournent des ressources, tandis que l'orpaillage illégal, qui prospère dans ces zones, pose la question de la gouvernance des ressources naturelles. Le secteur énergétique, lui, reste un chantier prioritaire, mais sa réalisation dépendra de la capacité des États à instaurer un climat de confiance avec les investisseurs.

En définitive, le sort du projet AEE Power sera scruté de près, tant par les acteurs économiques que par les observateurs régionaux. Il pourrait bien devenir un cas d'école pour la gouvernance des contrats au Sénégal et, plus largement, en Afrique de l'Ouest.

Ce litige entre AEE Power et l'ARCOP dépasse le simple cadre d'un projet d'électrification rurale. Il interroge la capacité des États ouest-africains à offrir un environnement stable et prévisible aux investisseurs, alors que les besoins en infrastructures sont immenses. La résolution de ce conflit, qu'elle passe par la négociation ou l'arbitrage, enverra un signal fort sur la maturité des institutions sénégalaises et, par extension, sur l'attractivité de la région pour les capitaux privés.