Le scandale des 37 milliards de francs CFA continue d'ébranler le Sénégal, mais le dirigeant d'AEE Power, José Ángel González Tausz, déplace le débat sur le terrain des factures impayées. Alors que l'attention se focalise sur les sommes versées à son entreprise, il pointe un flou persistant autour de 84 millions d'euros. Cette affaire révèle les failles structurelles du contrôle des dépenses publiques au Sénégal et interroge la transparence budgétaire dans toute l'Afrique de l'Ouest.

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Le scandale des 37 milliards de francs CFA, qui agite la scène politique sénégalaise depuis plusieurs semaines, a pris une nouvelle dimension avec la sortie de José Ángel González Tausz, dirigeant du groupe espagnol AEE Power. Alors que le débat public se concentre sur les sommes versées à son entreprise, celui-ci choisit de recentrer l'attention sur les factures impayées par l'Agence sénégalaise d'électrification rurale (Aser). Selon lui, plus de 40 millions de dollars auraient été engagés auprès de fournisseurs, avec des dépenses supplémentaires consenties au-delà de ce montant, et l'Aser ne serait pas en mesure de régler ses dettes faute de disponibilités financières confirmées.

Cette affaire, qui mêle mauvaise gestion, opacité et jeux d'acteurs, s'inscrit dans un contexte plus large de fragilité budgétaire au Sénégal. Les récents rapports, notamment celui du cabinet Forvis Mazars, ont mis en lumière un endettement consolidé du secteur parapublic dépassant 128,6 % du PIB, un niveau qui traduit des années de dépenses non maîtrisées et de contrôles défaillants. Le scandale des 37 milliards n'est donc pas un accident isolé, mais le symptôme d'une gouvernance où les mécanismes de vérification peinent à suivre la cadence des engagements financiers.

Le dirigeant espagnol, tout en affirmant avoir respecté ses obligations contractuelles à 100 %, évoque un flou persistant autour de 84 millions d'euros, dont la disponibilité et la localisation resteraient incertaines. Ce chiffre, qui contraste avec les montants déjà versés, soulève des questions sur la traçabilité des fonds alloués aux projets d'électrification rurale. Dans un pays où l'accès à l'énergie est un enjeu majeur de développement, ces zones d'ombre fragilisent la confiance des investisseurs étrangers et des partenaires au développement.

Cette affaire intervient alors que la CEDEAO, dans son ensemble, cherche à renforcer son intégration régionale et à harmoniser ses politiques économiques. L'économie sénégalaise, souvent présentée comme l'une des plus dynamiques de la région, avec une croissance portée par les infrastructures et les services, voit sa crédibilité entamée par ces révélations. Les investisseurs, déjà prudents face aux risques politiques et aux déficits de gouvernance, pourraient durcir leurs conditions de financement, non seulement pour le Sénégal, mais aussi pour ses voisins.

L'attitude d'AEE Power, qui n'a ni résilié le contrat, ni déposé de plainte, et qui propose même un avenant favorable au gouvernement, témoigne d'une volonté de préserver des relations à long terme. Mais cette patience a ses limites. Le groupe continue de fabriquer des équipements, notamment des poteaux électriques, signe que le projet n'est pas abandonné, mais les tensions financières persistent. La question de la disponibilité des fonds, soulevée par González Tausz, renvoie à une réalité plus large : celle de la soutenabilité de la dette et de la capacité des États ouest-africains à honorer leurs engagements.

Une gouvernance sous pression

Le scandale des 37 milliards FCFA met en lumière un paradoxe : alors que le Sénégal s'efforce d'améliorer sa gouvernance et de se conformer aux standards internationaux, les mécanismes de contrôle interne semblent encore trop faibles pour prévenir les dérives. Les dispositifs de surveillance, qu'ils soient nationaux ou internationaux, comme ceux du FMI et de la BCEAO, sont régulièrement remis en question par des économistes tels que Souleymane Bah, chercheur à IDEAS-Africa Network. Selon lui, ces outils peinent à appréhender la complexité des circuits financiers et la réalité des engagements hors bilan.

La CEDEAO, de son côté, pousse à une harmonisation des règles budgétaires et à une plus grande transparence, mais les disparités entre les États membres restent importantes. Le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Ghana, souvent cités comme les locomotives économiques de la région, sont tous confrontés à des défis similaires : endettement croissant, pression sur les ressources publiques et exigences accrues des citoyens en matière de redevabilité. Dans ce contexte, chaque scandale de corruption ou de mauvaise gestion a un effet démultiplicateur sur la perception des risques.

Un avenir sous conditions

L'avenir du projet d'électrification rurale, et plus largement de la coopération entre le Sénégal et ses partenaires privés, dépendra de la capacité des autorités à clarifier les zones d'ombre et à rétablir un climat de confiance. Les déclarations de José Ángel González Tausz, bien que teintées d'ironie, pointent une réalité que les gouvernements successifs ont trop souvent esquivée : la nécessité de réformer en profondeur les mécanismes de contrôle des dépenses publiques. Tant que cette réforme ne sera pas engagée, les scandales financiers continueront de ponctuer la vie économique de la région, entravant son développement et sa crédibilité internationale.

Ce scandale n'est pas un simple fait divers, mais le révélateur d'une défaillance systémique dans la gestion des finances publiques en Afrique de l'Ouest. Alors que la CEDEAO ambitionne de renforcer son intégration économique, la question de la gouvernance et de la transparence devient un enjeu central. Les États membres devront trouver un équilibre entre l'attractivité pour les investisseurs et la nécessité de garantir une utilisation vertueuse des fonds publics. L'économie sénégalaise, et plus largement celle de la région, devra démontrer sa capacité à apprendre de ces crises pour construire un avenir plus solide.

Données de référence : Croissance du PIB réel : 7.9% (FMI)