Le 20 mai 2026, la Délégation générale à l'Entrepreneuriat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER/FJ) et l'Agence Sénégalaise d'Électrification Rurale (ASER) ont scellé un accord visant à faire de l'énergie un moteur de développement économique local. Baptisé « Énergie et Entrepreneuriat Rural Durable », ce programme intégré ambitionne de transformer l'accès à l'électricité en opportunités concrètes de création de richesse pour les populations rurales, notamment les femmes et les jeunes. Cette initiative s'inscrit dans une tendance régionale où l'électrification rurale, souvent cantonnée à un objectif social, devient un instrument de politique économique.
Électrification rurale : levier d’entrepreneuriat féminin et juvénile
Un accord DER/FJ – ASER lie désormais accès à l’électricité et création de richesse locale.
Changement de paradigme
(Banque mondiale)
(Banque mondiale)
« L’électricité seule ne crée pas le développement. Pour que l’investissement dans les infrastructures électriques soit rentable, il faut que les ménages et les entreprises puissent l’utiliser de manière productive. »
### Un changement de paradigme dans la politique énergétique rurale Jusqu'à présent, les programmes d'électrification rurale en Afrique de l'Ouest se concentraient sur l'extension du réseau électrique ou l'installation de systèmes solaires individuels, avec un impact limité sur l'activité économique locale. Le nouveau partenariat entre la DER/FJ et l'ASER marque un tournant : il lie explicitement l'accès à l'électricité à l'entrepreneuriat productif. En mutualisant leurs données et leurs ressources, les deux institutions entendent identifier les zones prioritaires où l'énergie peut servir de catalyseur pour la mécanisation agricole, l'irrigation, la transformation agroalimentaire, l'aquaculture, le stockage frigorifique et les services numériques.
Cette approche intégrée repose sur l'idée que l'électricité seule ne crée pas le développement. Pour que l'investissement dans les infrastructures électriques soit rentable, il faut que les ménages et les entreprises puissent l'utiliser de manière productive. Le programme prévoit donc un accompagnement technique et managérial des bénéficiaires, ainsi que des mécanismes conjoints de financement. Il s'appuie sur des dispositifs existants comme le PAVIE 2 (Programme d'Appui à la Valorisation des Initiatives Entrepreneuriales) et l'initiative « Bay Sa Waar ci Senegaal », dont la phase pilote de 50 fermes intégrées et intelligentes dans la zone centre-ouest sert de laboratoire d'expérimentation.
### Une réponse aux défis structurels de l'emploi rural Le Sénégal, comme de nombreux pays de la région, fait face à un chômage élevé des jeunes et à une précarité persistante des femmes en milieu rural. L'absence d'infrastructures énergétiques fiables est souvent citée comme un frein majeur à l'entrepreneuriat rural. En reliant l'électrification à des filières porteuses (agro-industrie, numérique), ce partenariat vise à créer un cercle vertueux : plus d'énergie permet plus d'activités, qui génèrent des revenus, lesquels financent à leur tour l'entretien et l'extension des réseaux.
L'accent mis sur la formation et le renforcement des capacités des bénéficiaires est crucial. Sans compétences techniques et managériales, les nouvelles infrastructures risquent de rester sous-utilisées. La DER/FJ, avec son expérience dans l'appui aux micro-entreprises, apporte une expertise complémentaire à celle de l'ASER, spécialisée dans les infrastructures. Ce croisement des compétences institutionnelles est une innovation notable dans le paysage ouest-africain, où les politiques sectorielles restent souvent cloisonnées.
### Un contexte régional contrasté Cette initiative sénégalaise intervient dans un environnement ouest-africain où les approches de l'électrification rurale divergent. Au Togo, par exemple, les centrales thermiques restent prédominantes malgré une accélération des investissements dans les énergies renouvelables, comme le soulignait un article de Togo First le 15 mai 2026. La Guinée, de son côté, mise sur son potentiel agricole et minier pour attirer des investissements, mais les retombées pour les populations rurales restent incertaines.
Le modèle sénégalais, en liant électrification et entrepreneuriat, pourrait inspirer d'autres pays de la région confrontés au même défi : comment faire de l'énergie un levier de transformation économique et non plus seulement un service social. La mutualisation des données entre institutions est également un pas vers une planification plus efficace, permettant de cibler les zones à fort potentiel et d'optimiser les ressources limitées.
### Des défis de mise en œuvre Si l'ambition est louable, la concrétisation du programme dépendra de plusieurs facteurs. La coordination entre la DER/FJ et l'ASER devra être effective sur le terrain, et les mécanismes de financement devront être accessibles aux plus vulnérables, souvent exclus du système bancaire classique. Par ailleurs, la pérennité des entreprises soutenues suppose un accompagnement prolongé au-delà de la phase d'installation.
Les premiers résultats de la phase pilote des 50 fermes intégrées seront déterminants pour évaluer la viabilité du modèle. Si elle réussit, cette initiative pourrait fournir une feuille de route pour d'autres régions du Sénégal et au-delà. Elle montre en tout cas une évolution significative dans la manière dont les pouvoirs publics abordent la question énergétique en Afrique de l'Ouest : non plus comme un simple objectif de couverture, mais comme un investissement stratégique pour le développement productif.
Au-delà de l'accord lui-même, ce partenariat illustre une tendance plus large de décloisonnement des politiques publiques en Afrique de l'Ouest. L'énergie devient un vecteur transversal, connecté à l'agriculture, au numérique, à l'emploi des jeunes et à l'autonomisation des femmes. Les observateurs seront attentifs à la manière dont le Sénégal parviendra à transformer cette volonté politique en résultats tangibles, et si d'autres pays emboîteront le pas.