L’accord de paix préliminaire entre les États-Unis et l’Iran, signé le 17 juin, a entraîné une détente sur les marchés de l’énergie et des engrais. Dans la foulée, le groupe marocain OCP a annoncé le rétablissement de sa production d’engrais à pleine capacité d’ici fin juin. Cette décision intervient dans un contexte de prix élevés et d’incertitudes sur l’approvisionnement en soufre, matière première clé pour les engrais phosphatés. Pour l’Afrique de l’Ouest, où la sécurité alimentaire est fragilisée par une crise des engrais, cette reprise pourrait offrir un répit, mais elle soulève des questions structurelles.

Infographie — Phosphate

Un contexte géopolitique en mutation

L’accord de paix entre Washington et Téhéran, annoncé le 17 juin, a provoqué un reflux des prix du pétrole et du gaz. Le baril de Brent est retombé sous les 80 dollars, effaçant une partie des gains liés au conflit. Les marchés des engrais, eux, réagissent plus timidement : si l’urée recule, les engrais phosphatés restent sous tension. L’enjeu majeur est la réouverture progressive du détroit d’Ormuz, par laquelle transite une part significative du soufre, du gaz et du pétrole. Les armateurs restent prudents, et le trafic n’a pas encore retrouvé son niveau normal. Cette prudence est renforcée par l’incertitude sur les droits de péage éventuels que l’Iran pourrait imposer après les 60 jours de négociations.

OCP : une adaptation stratégique face au coût du soufre

Dans ce contexte, le groupe OCP, premier producteur mondial d’engrais phosphatés, a choisi d’ajuster sa production. Après une réduction d’environ 30 % au deuxième trimestre en raison du coût élevé du soufre, OCP Nutricrops prévoit de rétablir sa pleine capacité d’ici fin juin. L’entreprise a également modifié son mix produit : le superphosphate triple (TSP), qui nécessite moins de soufre et aucun apport en ammoniac, représente désormais environ 65 % de ses volumes, contre 30 % en 2025. Ce choix répond à une demande soutenue, notamment du Brésil et de l’Afrique, où les engrais phosphatés sont utilisés pour des cultures à fort besoin en phosphore comme le maïs ou le sorgho.

Quelles implications pour l’Afrique de l’Ouest ?

Cette reprise de production survient alors que plusieurs pays ouest-africains cherchent à renforcer leur souveraineté alimentaire. Le Tchad a récemment lancé un projet de développement agricole visant à soutenir la production de coton, de sorgho, de maïs et de niébé. Au Sénégal, la prospection de phosphate dans la région de Matam a été suspendue en mai suite à des tensions locales. Parallèlement, le groupe Dangote a relevé son investissement dans un projet d’engrais dans l’État régional Somali (Éthiopie) à 4 milliards de dollars, illustrant l’intérêt croissant pour la production locale. Mais ces initiatives peinent encore à répondre à la demande : l’Afrique de l’Ouest importe l’essentiel de ses engrais, et la volatilité des marchés mondiaux expose ses agriculteurs à des chocs de prix.

Entre opportunité et dépendance

La décision d’OCP de rétablir sa production peut offrir un répit à court terme, d’autant que la demande saisonnière est forte. Mais elle révèle aussi une fragilité structurelle : la dépendance aux importations de soufre, dont les prix restent élevés malgré l’accord de paix. Les perturbations du détroit d’Ormuz ont montré à quel point la chaîne d’approvisionnement mondiale est vulnérable. Dans ce contexte, les projets de production locale d’engrais – comme celui de Dangote ou les gisements de phosphate au Sénégal, au Togo ou au Niger – prennent une importance stratégique. Leur développement pourrait réduire la dépendance aux importations et stabiliser les prix pour les agriculteurs ouest-africains.

La reprise de la production d’OCP est une bonne nouvelle pour les marchés ouest-africains à court terme, mais elle ne résout pas les déséquilibres profonds. La question de la souveraineté fertilisante de la région reste posée : jusqu’à quand l’Afrique de l’Ouest pourra-t-elle compter sur les engrais importés, dans un monde où les chocs géopolitiques et climatiques se multiplient ? La réponse dépendra de la capacité des États et des investisseurs à transformer les ressources locales en une industrie compétitive et résiliente.