Fin juillet 2026, des milliers d'habitants de Fès ont subi des coupures d'eau pendant quatre jours, contraints de parcourir des kilomètres pour s'approvisionner. La Société régionale multiservices a invoqué une rupture sur la conduite principale du barrage Idriss Ier, tandis que les associations de défense des droits humains réclament une enquête. Au-delà de l'incident technique, cette crise interroge la hiérarchie des priorités du Maroc, où les investissements dans les infrastructures sportives et militaires se multiplient à l'approche de la Coupe du monde 2030, et fait écho aux défis que rencontrent les pays d'Afrique de l'Ouest dans leur course à la souveraineté énergétique.
Eau vs. prestige : le dilemme marocain
À Fès, 4 jours sans eau en pleine canicule. Pendant que Rabat investit dans des stades et des drones, les canalisations craquent. Un signal pour l'Afrique de l'Ouest.
- • Stades & aéroports (Coupe du monde 2030)
- • Modernisation armée & drones
- • Visibilité internationale
- • Eau potable & assainissement
- • Infrastructures vieillissantes
- • 1,5 million de personnes impactées
« Pourquoi tant de moyens pour des projets de prestige alors que le robinet reste à sec ? » — Association marocaine des droits humains
La scène paraît inconcevable pour une ville impériale comme Fès, en plein été : des familles arpentant les rues avec des bidons, des commerces fermés faute d'eau, et une distribution alternée instaurée entre les quartiers. L'incident, techniquement banal – une canalisation vétuste qui cède sous la pression de la demande estivale –, a pris une dimension politique. La section locale de l'Association marocaine des droits humains a immédiatement exigé une enquête transparente, pointant du doigt la conformité des infrastructures récemment mises en service. Le débat public s'est rapidement focalisé sur une question : pourquoi tant de moyens pour des projets de prestige – stades, aéroports, armement – alors que le robinet reste parfois à sec ?
Ce n'est pas la première fois que le Royaume chérifien est confronté à ce type de dilemme. Depuis plusieurs années, Rabat affiche une ambition spectaculaire sur la scène internationale : modernisation des forces armées, acquisition de drones et de systèmes de défense, doublement du réseau autoroutier, et surtout les préparatifs de la Coupe du monde 2030 co-organisée avec l'Espagne et le Portugal. Ces chantiers sont justifiés par la nécessité de garantir la sécurité nationale, dans un contexte de rivalité croissante avec l'Algérie. Mais lorsqu'un dysfonctionnement technique prive 1,5 million d'habitants d'eau potable, la hiérarchie des urgences devient une question politique centrale.
Cette problématique n'est pas propre au Maroc. En Afrique de l'Ouest, les gouvernements multiplient les annonces de grands barrages hydroélectriques, souvent présentés comme la clé de la souveraineté énergétique. En juin 2026, plusieurs accords ont été signés : Energy China avec la Côte d'Ivoire pour un nouveau projet, la Banque mondiale mobilisée au Gabon, et la Guinée élue au Conseil Économique et Social des Nations unies, renforçant son rôle régional. Ces investissements, estimés à plusieurs milliards de dollars, visent à répondre à la croissance démographique et à l'extension de l'accès à l'électricité. Mais ils soulèvent des interrogations similaires : ces mégaprojets, souvent dépendants de financements extérieurs et de longues périodes de réalisation, sont-ils adaptés aux besoins immédiats des populations ?
Le parallèle entre la crise de Fès et les ambitions ouest-africaines tient à la nature même de ces infrastructures. Les barrages sont des ouvrages de très grande envergure, qui nécessitent des réseaux de distribution fiables et une maintenance constante. Or, comme le montre l'incident marocain, le maillon le plus fragile réside souvent dans les canalisations secondaires et la gestion quotidienne. En Afrique de l'Ouest, les pertes en eau et en électricité liées à des réseaux vétustes atteignent régulièrement 40 % dans certains pays. Investir dans de nouveaux barrages sans rénover les réseaux existants risque de reproduire le même schéma – des mégaprojets flamboyants mais des robinets qui restent secs.
La dimension climatique ajoute une couche d'incertitude. La sécheresse qui frappe le Maghreb depuis 2024 n'épargne pas le Sahel. Le remplissage des barrages ouest-africains, comme celui de Souapiti en Guinée, dépend de précipitations de plus en plus erratiques. Les modèles climatiques prévoient une intensification des épisodes de sécheresse et de crues soudaines, rendant la production hydroélectrique moins prévisible. Or, plusieurs pays, comme la Côte d'Ivoire ou le Ghana, ont bâti leur mix énergétique autour de l'hydroélectricité, la rendant vulnérable aux aléas climatiques. Les investissements annoncés en juin 2026 semblent ignorer cette fragilité, privilégiant la capacité installée plutôt que la résilience du système.
L'enjeu géopolitique est également central. Le Maroc justifie ses dépenses militaires par la rivalité avec l'Algérie, mais aussi par la nécessité de sécuriser ses intérêts dans la bande sahélo-saharienne. De la même manière, les pays ouest-africains investissent dans l'énergie pour réduire leur dépendance vis-à-vis des importations et renforcer leur poids régional. Cependant, la crise de Fès montre qu'une politique de puissance ne peut ignorer les fondements de la souveraineté nationale : l'accès à l'eau et à l'électricité pour tous. Sans ces éléments de base, les ambitions internationales risquent de paraître déconnectées des réalités quotidiennes.
Enfin, la question des modèles de financement mérite d'être posée. Les barrages ouest-africains sont souvent portés par des partenaires chinois ou des institutions multilatérales, qui privilégient des projets de grande envergure. Or, ces financements s'accompagnent parfois de conditions – achat d'équipements chinois, recours à des entreprises étrangères – qui ne renforcent pas nécessairement les capacités locales de maintenance. Le Maroc, pour sa part, a investi massivement dans le dessalement et le traitement des eaux usées, mais l'incident de Fès rappelle que ces solutions ne remplacent pas un réseau de distribution robuste.
La crise de l'eau à Fès agit comme un révélateur : elle montre que les infrastructures ne valent que par leur entretien et leur adéquation aux besoins réels. Pour l'Afrique de l'Ouest, la leçon est double : d'une part, il ne suffit pas de construire des barrages ; il faut aussi entretenir les réseaux et diversifier les sources d'énergie pour faire face au changement climatique. D'autre part, les priorités d'investissement doivent être réévaluées à l'aune de l'urgence sociale, sous peine de voir se multiplier des scènes de pénurie au pied de mégaprojets inachevés.
La rupture de la conduite de Fès n'est qu'un incident technique, mais il cristallise un malaise plus profond sur la répartition des ressources entre exigences de souveraineté nationale et besoins essentiels des populations. En Afrique de l'Ouest, où les barrages hydroélectriques se multiplient, ce dilemme pourrait devenir l'un des principaux défis des prochaines années. Entre ambition régionale et réalités locales, comment concilier la course aux mégaprojets avec la fiabilité du robinet ?