Le 29 juin 2026, le gouvernement guinéen a lancé le Projet Eau et Assainissement de Guinée (PEAG), d’un montant de près de 670 millions de dollars américains, destiné à couvrir la période 2025-2031. Jamais depuis l’indépendance, un investissement aussi massif n’avait été mobilisé pour un seul secteur social. Ce programme ambitionne de résoudre le paradoxe d’un pays surnommé « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest » mais où l’accès à l’eau potable reste un défi quotidien. Ce tournant intervient après des décennies de réformes avortées et de moyens insuffisants, comme en témoigne le faible nombre d’abonnés – seulement 12 000 dans les années 1980 – pour un réseau qui n’irriguait alors que sept villes.

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Un paradoxe hydrique enfin pris à bras-le-corps

La Guinée dispose du plus vaste réseau hydrographique d’Afrique de l’Ouest, avec plus de 1 365 cours d’eau et les sources des grands fleuves Niger, Sénégal et Gambie. Pourtant, les indicateurs d’accès à l’eau potable sont parmi les plus faibles de la région. En 2024, moins d’une personne sur deux en zone rurale avait accès à une source d’eau améliorée, et les infrastructures d’assainissement restaient dramatiquement insuffisantes. Ce contraste entre ressource abondante et services défaillants a longtemps été attribué à un manque de volonté politique et à des investissements dispersés.

Le PEAG rompt avec cette logique. Avec 670 millions de dollars, soit environ 5 % du PIB guinéen de 2025, le programme cible à la fois l’amélioration des réseaux urbains, la construction de forages ruraux et la mise en place de systèmes d’assainissement de base. L’ampleur du financement suggère un changement de paradigme : l’eau n’est plus traitée comme un secteur secondaire mais comme un pilier du développement.

Les leçons d’un passé sous-investi

L’histoire du secteur est jalonnée d’échecs. Créée en 1961, la Distribution d’Eau de Guinée (DEG) n’a jamais eu les moyens de ses ambitions. Au début des années 1980, moins de 40 % de la population urbaine bénéficiait d’un accès régulier à l’eau potable, et le réseau ne couvrait que sept villes. Les réformes successives – libéralisation, décentralisation, partenariats public-privé – n’ont pas inversé la tendance. L’exemple de la Société des Eaux de Guinée (SEG), privatisée en 1989 puis renationalisée en 2000, illustre la difficulté à trouver un modèle durable.

Aujourd’hui, le choix d’un programme public massif marque un retour à l’investissement d’État, mais avec un horizon pluriannuel inédit. Le gouvernement parie sur la planification à long terme pour éviter les écueils des projets fragmentés. Le succès dépendra toutefois de la capacité à gérer ces fonds sans détournement – un défi récurrent en Guinée.

Un enjeu régional sous-jacent

Le PEAG dépasse la simple réponse à un besoin social. En sécurisant ses ressources en eau et en améliorant sa distribution, la Guinée renforce sa position stratégique en Afrique de l’Ouest. Les fleuves qui naissent sur son territoire alimentent des pays voisins – Mali, Sénégal, Côte d’Ivoire – et la gestion de ces bassins est un enjeu de coopération régionale. L’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) et l’Autorité du Bassin du Niger (ABN) ont souvent plaidé pour une meilleure maîtrise des eaux guinéennes, notamment via des barrages hydroélectriques comme Souapiti, lancé en 2015.

À l’échelle de la CEDEAO, ce projet s’inscrit dans une dynamique d’investissement dans les infrastructures de base. En mai 2026, un « Pacte d’avenir » en six piliers a été dévoilé pour consolider l’intégration régionale, incluant l’eau comme composante essentielle. Le PEAG pourrait devenir un modèle pour d’autres États membres confrontés à des défis similaires, comme le Mali ou le Niger, où les ressources hydriques sont également sous-exploitées.

Reste à savoir si ce pari financier sera tenu. Les 670 millions de dollars proviennent de sources combinées – budget national, partenaires bilatéraux et institutions financières comme la BOAD (Banque Ouest-Africaine de Développement) – mais la traçabilité des fonds et la mise en œuvre sur sept ans sont des facteurs critiques. La Guinée devra aussi gérer les tensions politiques et sociales liées à l’exploitation de ses ressources, dans un contexte où les besoins des populations montent en puissance.

Le PEAG reflète une tendance plus large en Afrique de l’Ouest : celle d’un retour à l’investissement public massif dans les services de base, soutenu par des financements régionaux et internationaux. Mais le chemin sera long : transformer des décennies de sous-investissement en un accès universel à l’eau potable exige non seulement de l’argent, mais aussi de la gouvernance. La question reste ouverte : la Guinée saura-t-elle être à la hauteur de son potentiel hydrique ?