Le consortium mené par Eni a franchi une étape clé dans le développement du champ gazier Coral Norte, au large du Mozambique. La commande d'un système d'ancrage à la société japonaise MODEC confirme le calendrier 2028 pour la mise en service de cette unité flottante de liquéfaction (FLNG), qui portera la capacité du bassin du Rovuma à plus de 5 millions de tonnes de GNL par an. Un signal fort pour l'Afrique australe, qui contraste avec les lenteurs qui freinent encore les grands projets gaziers ouest-africains, notamment au Sénégal et en Mauritanie.
Coral Norte FLNG : le gaz mozambicain accélère
Le consortium mené par Eni verrouille le calendrier 2028. Pendant que l'Afrique australe avance, l'Afrique de l'Ouest observe.
- 180 milliards de m³ de gaz prouvés
- Investissement total : 7 milliards $
- 151 000 emplois directs et indirects attendus
- Première production FLNG dès 2022
- Projets Sénégal & Mauritanie toujours en développement
- Retards réglementaires et financiers
- Pas de FLNG opérationnel à ce jour
- Potentiel estimé mais non verrouillé
Le 24 juin 2026, MODEC annonçait la fourniture du système d'ancrage à tourelle interne pour l'unité flottante Coral Norte FLNG, dernière pièce d'un puzzle industriel de plus de 7 milliards de dollars. Ce contrat, passé avec le consortium Technip Energies-JGC chargé de la construction du navire, permet de verrouiller le planning du projet. L'unité, dont la coque a été mise à l'eau en janvier 2026 en Corée du Sud, doit entrer en production fin 2028. Avec une capacité de 3,6 millions de tonnes de GNL par an, Coral Norte doublera presque la production de Coral Sul, en opération depuis 2022, et portera la capacité totale du bassin du Rovuma à environ 5,5 Mt/an.
Un potentiel économique colossal
Selon des estimations de Standard Bank, le développement de l'ensemble du bassin du Rovuma – qui recèle environ 180 milliards de mètres cubes de gaz – pourrait générer 11 milliards de dollars de recettes annuelles pour l'économie mozambicaine à l'horizon 2035 et créer 151 000 emplois directs et indirects. Ces chiffres, s'ils se concrétisent, transformeraient le Mozambique, l'un des pays les plus pauvres du continent, en un acteur gazier de premier plan. La manne attendue dépasse de loin les prévisions de rente gazière pour des pays comme le Sénégal ou la Mauritanie, où le Grand Tortue Ahmeyim (GTA) ne devrait produire que 2,5 Mt/an dans un premier temps.
Un contraste saisissant avec l'Afrique de l'Ouest
L'accélération mozambicaine met en lumière les retards accumulés par les projets ouest-africains. Le GTA, porté par BP et Kosmos Energy, a subi plusieurs reports : premier gaz initialement prévu pour 2023, puis 2024, et désormais attendu fin 2026. Les causes sont multiples : complexité technique (le gisement chevauche la frontière maritime sénégalo-mauritanienne), difficultés de financement, et contentieux juridiques avec des partenaires. De son côté, le projet sénégalais de Yakaar-Teranga, promu par TotalEnergies, reste en suspens faute d'accord sur le marché domestique. Pendant ce temps, le Mozambique, qui a pourtant connu un long gel des investissements après les attaques jihadistes dans la province du Cabo Delgado, parvient à maintenir le cap.
Des modèles différents
La comparaison révèle des approches distinctes. Au Mozambique, l'italien Eni a misé sur la standardisation technique : Coral Sul et Coral Norte sont des unités FLNG quasi identiques, ce qui réduit les coûts et les risques industriels. En Afrique de l'Ouest, les projets sont éclatés entre plusieurs promoteurs (BP, Kosmos, TotalEnergies, Petronas), avec des visions stratégiques divergentes. Surtout, la question du gaz domestique – priorité affichée par Dakar et Nouakchott – complique la rentabilité des exportations. Le Mozambique, lui, axe sa stratégie sur l'exportation, avec des débouchés assurés par les marchés asiatiques et européens.
Un test pour la gouvernance gazière
Au-delà des performances techniques, le succès de Coral Norte posera la question centrale de la redistribution des richesses. L'expérience mozambicaine est contrastée : l'exploitation du charbon n'a guère profité aux populations locales, et les recettes du gaz doivent être gérées avec une transparence inédite. Le Fonds souverain créé en 2024 et les mécanismes de contrôle prévus par la loi gazière de 2020 sont mis à l'épreuve. Si le modèle mozambicain fonctionne, il pourrait inspirer les pays ouest-africains, encore hésitants entre exportation rapide et valorisation locale.
Des enjeux géopolitiques croisés
Enfin, ce projet renforce la position de l'Afrique australe dans le jeu gazier mondial. Alors que les pays de la CEDEAO misent sur le gaz comme levier de souveraineté énergétique régionale – via le projet de gazoduc Afrique de l'Ouest ou les ambitions du Sénégal – le Mozambique prouve que l'exportation massive de GNL reste la voie la plus rapide pour capter les rentes. Mais cela expose aussi le pays aux aléas des marchés internationaux du gaz, volatils depuis la crise ukrainienne. Pour l'Afrique de l'Ouest, le défi est double : ne pas rater le train gazier tout en construisant un mix énergétique qui protège les consommateurs locaux.
Le bond en avant mozambicain interroge les stratégies ouest-africaines : faut-il accélérer l'exportation sur le modèle du Rovuma, ou privilégier un développement progressif intégrant la demande intérieure ? La réponse déterminera si les pays de la CEDEAO deviendront des fournisseurs majeurs de GNL ou resteront des acteurs secondaires dans un marché dominé par les mastodontes australiens, qataris et américains.