Depuis juillet 2025, la Chine construit le barrage de Motuo au Tibet, un investissement de 168 milliards de dollars qui produira 300 TWh par an, soit trois fois la capacité des Trois-Gorges. Pour l’Afrique de l’Ouest, où Pékin finance des barrages comme Souapiti en Guinée, ce projet n’est pas anodin. Il révèle la stratégie chinoise de domination hydroélectrique mondiale et ses implications sur la souveraineté énergétique régionale, les revenus extractifs et la géopolitique de l’énergie.
Motuo : le titan chinois qui éclipse tout
300 TWh/an, 168 G$ : un mégaprojet qui redessine la carte hydroélectrique mondiale et impacte l'Afrique de l'Ouest.
Un mégaprojet aux dimensions inédites
Le barrage de Motuo, sur le fleuve Yarlung Tsangpo au Tibet, a officiellement débuté sa construction en juillet 2025 après une approbation en décembre 2024. Avec un budget de 168 milliards de dollars, il comprend cinq centrales en cascade et devrait atteindre 300 TWh par an d’ici 2033. Ce chiffre dépasse la production hydroélectrique totale des États-Unis en 2024. Situé dans une zone sismique active, le projet suscite des réserves scientifiques sur les risques géologiques pour les régions aval. Mais pour Pékin, il s’inscrit dans une stratégie de transformation du plateau tibétain en « centre énergétique » pour alimenter ses industries et réduire ses émissions.
Un écho direct en Afrique de l’Ouest
L’ampleur de Motuo ne doit pas masquer son impact sur les dynamiques ouest-africaines. La Chine est devenue le premier bailleur de fonds de barrages hydroélectriques dans la région, avec des projets emblématiques comme Souapiti en Guinée (550 MW), Fomi au Mali (90 MW) ou encore les barrages du fleuve Sénégal. Ces infrastructures sont souvent financées par des prêts chinois, en échange d’accès aux ressources minières (bauxite, fer, or). L’annonce de Motuo confirme l’engagement chinois à long terme dans l’hydroélectricité, ce qui pourrait renforcer sa crédibilité technique et financière auprès des États ouest-africains cherchant à diversifier leur mix énergétique.
Souveraineté énergétique sous condition
Cependant, cette dépendance accrue aux financements et technologies chinois pose la question de la souveraineté énergétique. Les contrats de construction incluent souvent des clauses d’exploitation par des sociétés chinoises, limitant le contrôle local sur la production et la distribution. Par exemple, le barrage de Souapiti est exploité par la China International Water & Electric Corporation (CWE). Avec Motuo, la Chine démontre sa capacité à maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur, des études aux opérations. Pour les pays d’Afrique de l’Ouest, cela peut signifier une perte de contrôle stratégique sur une ressource vitale, d’autant que les dettes contractées pèsent sur les budgets publics.
Impact sur les revenus pétroliers et miniers
L’hydroélectricité pourrait réduire la dépendance aux centrales thermiques, diminuant ainsi la demande de fioul lourd importé. Cela affecterait les recettes des États producteurs de pétrole comme le Nigeria et la Côte d’Ivoire, mais aussi les marges des raffineries régionales. En parallèle, une électricité abondante et moins chère pourrait attirer des investissements dans la transformation des minerais (bauxite en aluminium, fer en acier), ce qui accroîtrait les revenus miniers. La Guinée, par exemple, espère que le barrage de Souapiti permettra d’alimenter une future industrie de l’aluminium. Toutefois, ce modèle reste tributaire des coûts de transport et de la stabilité politique.
Risques géologiques et défis de durabilité
Les inquiétudes autour de la sismicité de Motuo rappellent que les projets hydroélectriques en Afrique de l’Ouest, souvent situés dans des zones de fails actives (bassins du Niger, du Sénégal), ne sont pas à l’abri de risques similaires. Le barrage de Fomi au Mali, par exemple, est construit sur un affluent du Niger dans une région à sismicité modérée. Les leçons de Motuo – en termes d’études géologiques, de conception parasismique et de surveillance – pourraient servir de référence. Mais elles soulèvent aussi la question de la responsabilité : en cas de sinistre, les conséquences humaines et environnementales seraient dévastatrices pour des pays aux capacités d’intervention limitées.
Vers une géopolitique de l’eau et de l’électricité
Dans un contexte régional marqué par l’insécurité énergétique et les tensions autour du partage des eaux (notamment sur le fleuve Niger), le mégaprojet chinois réaffirme le rôle central de la Chine comme acteur incontournable. La Banque africaine de développement (BAD) et d’autres institutions tentent de promouvoir des alternatives, comme le partenariat vert BAD-OCP annoncé en mai 2026, mais les volumes financiers de Motuo montrent que Pékin peut imposer ses conditions. Pour les États ouest-africains, l’enjeu est d’équilibrer ces partenariats pour éviter une nouvelle forme de dépendance, tout en capitalisant sur les opportunités d’industrialisation qu’offre l’hydroélectricité.
Le lancement du barrage de Motuo n’est pas un événement lointain pour l’Afrique de l’Ouest. Il annonce une ère où la maîtrise des flux d’eau et d’électricité devient un levier de puissance, avec des répercussions sur les modèles de développement, les équilibres budgétaires et les relations internationales. La région se trouve face à un choix stratégique : approfondir ses liens avec la Chine au risque d’une dépendance accrue, ou diversifier ses partenaires pour préserver sa souveraineté énergétique. Les décisions prises dans les prochaines années, à l’image de la montée en puissance de Motuo, dessineront le visage énergétique de l’Afrique de l’Ouest pour les décennies à venir.