Le 1er juin 2026, deux filiales du groupe Banque Centrale Populaire (BCP) – Atlantique Finance et Banque Atlantique Côte d’Ivoire – ont signé le Common Terms Agreement (CTA) pour le financement de la centrale thermique à cycle combiné de Songon, près d’Abidjan. Cet accord marque une étape clé dans le programme d’investissements énergétiques ivoirien, qui vise à accroître la capacité installée pour répondre à une demande croissante et conforter la position de la Côte d’Ivoire comme exportateur d’électricité dans la région. Alors que le Ghana vient de sortir du programme du FMI et que le marché ouest-africain de l’énergie se recompose, ce projet illustre le rôle croissant des banques panafricaines dans le financement d’infrastructures stratégiques.
Un financement 100% panafricain pour la souveraineté énergétique
Le groupe Banque Centrale Populaire (BCP) structure un montage inédit via ses filiales Atlantique Finance et Banque Atlantique CI. Un modèle qui réduit la dépendance aux bailleurs extérieurs.
Un montage financier panafricain
L’implication d’Atlantique Finance comme arrangeur principal mandaté pour la tranche en monnaie locale et de Banque Atlantique Côte d’Ivoire comme chef de file du consortium bancaire témoigne d’une volonté de recourir à des capitaux régionaux pour des projets d’envergure. Le groupe BCP, présent dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, apporte ainsi son expertise tout en renforçant sa présence dans le secteur électrique ivoirien, un domaine historiquement dominé par des financements multilatéraux ou bilatéraux. Ce montage pourrait préfigurer un modèle où les institutions financières africaines prennent une part plus active dans la structuration de projets lourds, réduisant la dépendance vis-à-vis des bailleurs extérieurs.
La centrale de Songon, dont la capacité exacte n’a pas été divulguée dans l’accord, devrait utiliser le cycle combiné pour optimiser le rendement et limiter la consommation de gaz naturel. Cette technologie, plus efficace que les simples cycles ouverts, s’inscrit dans la stratégie ivoirienne de modernisation de son parc thermique. Le pays dispose d’importantes réserves de gaz offshore, ce qui lui confère un avantage comparatif pour produire une électricité compétitive. Le projet s’ajoute à d’autres initiatives comme la centrale de 372 MW d’Azito (phase IV) ou le parc solaire de Boundiali, illustrant une diversification du mix.
Quels enjeux pour la souveraineté régionale ?
La Côte d’Ivoire ambitionne de devenir le hub énergétique de l’Afrique de l’Ouest. Déjà interconnectée au Ghana, au Burkina Faso, au Mali, au Bénin et au Togo, elle exporte une partie de sa production via le réseau de la West African Power Pool. La centrale de Songon devrait consolider cette position, alors que la demande régionale croît de 6 à 8 % par an. Dans ce contexte, chaque nouveau mégawatt installé renforce la capacité d’Abidjan à négocier des accords d’exportation et à influer sur les prix régionaux de l’électricité.
Le timing de l’accord est notable : il intervient quelques semaines après l’officialisation de la sortie du Ghana de son programme de Facilité élargie de crédit avec le FMI. Accra, principal concurrent régional dans le domaine énergétique, a connu des difficultés financières qui ont freiné ses investissements dans le secteur. La Côte d’Ivoire pourrait en profiter pour accentuer son avance, d’autant que le Ghana doit encore régler ses arriérés auprès des producteurs indépendants. La centrale de Songon, si elle est mise en service dans les délais, offrirait à Abidjan une marge de manœuvre supplémentaire pour répondre aux appels d’offres régionaux.
Cependant, cette course à la capacité n’est pas sans risques. Le recours accru au gaz naturel, bien que moins polluant que le charbon, soulève des questions de durabilité à long terme, alors que la pression internationale pour une transition énergétique s’accentue. Par ailleurs, la dépendance à une seule source de financement privé pourrait exposer le projet à des aléas si les conditions de marché se dégradent. La Banque Centrale Populaire, en s’engageant sur ce dossier, prend un risque de crédit non négligeable, même si elle diversifie son portefeuille.
Le montage de Songon illustre également une tendance plus large : la montée en puissance des banques commerciales africaines dans le financement des infrastructures. Longtemps cantonnées aux prêts à court terme ou au commerce, elles s’aventurent désormais dans des opérations de long terme, souvent en syndication avec des institutions de développement. Cette évolution pourrait à terme transformer l’écosystème du financement en Afrique de l’Ouest, en offrant des alternatives aux bailleurs traditionnels.
La construction de la centrale de Songon, portée par un financement ivoirien, s’inscrit dans une dynamique où la souveraineté énergétique se construit aussi par la maîtrise des leviers financiers. Alors que la région ouest-africaine cherche à harmoniser ses politiques électriques et à attirer les investisseurs, ce projet pose la question du modèle de développement énergétique : jusqu’où la logique de marché peut-elle s’articuler avec les impératifs de service public et de transition écologique ? La réponse dépendra de la capacité des États à encadrer ces partenariats public-privé sans perdre le contrôle de leur stratégie énergétique.