L’État camerounais a estimé à 580 milliards FCFA les pertes fiscales résultant de l’exportation illégale de 44 tonnes d’or, selon des données officielles rendues publiques en juillet 2026. Ce chiffre, qui dépasse le budget annuel de certaines agences publiques, met en lumière les failles structurelles du contrôle des filières aurifères dans un pays pourtant doté d’un cadre légal. Il s’inscrit dans une dynamique régionale où l’or artisanal et la fraude minière grèvent les recettes des États ouest-africains, alors que ceux-ci tentent de renforcer leur souveraineté sur leurs ressources.

Infographie — Or · Gouvernance

La révélation par les autorités camerounaises du montant des pertes fiscales liées à l’or fait l’effet d’un électrochoc dans le secteur minier. Sur la période récente, 44 tonnes d’or auraient quitté le territoire sans être déclarées, privant l’État de recettes considérables. Ce volume représente une part significative de la production nationale, estimée officiellement à quelques tonnes par an. L’écart entre production déclarée et exportations réelles révèle l’ampleur d’un phénomène que les rapports internationaux dénoncent depuis des années : la contrebande d’or emprunte des réseaux transfrontaliers bien organisés, souvent liés au trafic d’armes et au blanchiment.

Un système de contrôle contourné

Le Cameroun dispose d’une législation minière qui encadre l’exploitation artisanale et industrielle, mais l’application sur le terrain reste lacunaire. Les zones d’orpaillage, souvent localisées dans des régions isolées (Est, Adamaoua), échappent en grande partie à la surveillance des agents de l’État. Les orpailleurs artisanaux – dont une partie opère sans titre – revendent leur production à des collecteurs informels, qui alimentent des filières d’exportation vers les places financières comme Dubaï ou la Suisse. Les pertes de 580 milliards FCFA incluent non seulement la taxe à l’exportation, mais aussi l’impôt sur les sociétés et la TVA non perçus sur les intrants.

Ce constat n’est pas propre au Cameroun. Dans la région, le Mali, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire font face à des défis similaires. Selon des études de l’OCDE, entre 30 et 50 % de la production d’or artisanale en Afrique de l’Ouest échappe aux circuits officiels. La faiblesse des moyens de contrôle, la corruption et la porosité des frontières favorisent un commerce parallèle qui prive les États de ressources budgétaires cruciales. Pour le Cameroun, les 580 milliards FCFA représentent près de 3 % du PIB ou l’équivalent de plusieurs années d’investissements publics dans les infrastructures.

Un enjeu de souveraineté et de revenus

Au-delà du manque à gagner fiscal, ce chiffre interroge la capacité des États à exercer leur souveraineté sur leurs ressources minières. L’or est un actif stratégique, dont les cours élevés (autour de 60 000 FCFA le gramme en 2026) attirent les convoitises. L’absence de traçabilité nourrit également l’économie illicite et affaiblit l’État de droit. Certains observateurs y voient un signal fort pour accélérer les réformes : digitalisation des registres miniers, déploiement de technologies de certification, renforcement des peines contre la fraude.

Sur le plan géopolitique, cette situation place les pays producteurs dans une position de dépendance vis-à-vis des intermédiaires étrangers qui contrôlent les circuits de commercialisation. La mise en place de bourses régionales de l’or, comme celle initiée par la BAD en Afrique de l’Ouest, pourrait offrir une alternative. Mais leur succès dépendra de la volonté politique de rompre avec des réseaux bien implantés. Le cas camerounais montre que sans une meilleure gouvernance locale, les discours sur la souveraineté minière resteront lettre morte.

La persistance des fragilités structurelles

La révélation de juillet 2026 intervient dans un contexte où plusieurs pays de la région tentent de reprendre le contrôle de leurs ressources. Au Ghana, des opérations coup de poing contre l’orpaillage illégal ont été menées, tandis que la Côte d’Ivoire a renforcé les contrôles à l’exportation. Mais la similarité des difficultés rencontrées (manque de personnel, poids de l’informel, faiblesse des sanctions) suggère que la solution ne peut être que régionale. L’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la CEMAC pourraient jouer un rôle dans l’harmonisation des cadres de traçabilité.

En définitive, le chiffre de 580 milliards FCFA n’est pas seulement une perte financière : c’est un indicateur de la distance qui sépare les ambitions affichées par les États en matière de souveraineté minière de la réalité du terrain. Il rappelle que la rente des ressources naturelles ne profite pleinement aux économies nationales que si les mécanismes de régulation sont effectifs. Et que sans une volonté politique forte, l’or continuera de filer entre les mailles d’un filet trop lâche.

L’estimation des pertes camerounaises sur l’or s’inscrit dans un mouvement plus large de prise de conscience des fuites de revenus dans le secteur extractif en Afrique de l’Ouest. Elle pose avec acuité la question de la capacité des États à transformer leurs ressources naturelles en leviers de développement, dans un environnement où la demande mondiale d’or reste soutenue et où les circuits illicites prospèrent sur les failles de la gouvernance.