Le ministre malien de l’Agriculture, Dr Ibrahima Samaké, a reçu lundi 1er juin 2026 à Bamako une délégation de la Commission de l’UEMOA conduite par Dr Paul Koffi Koffi. L’objet : la présentation du Livre blanc de la Commission consacré aux filières phosphate-engrais, riz et coton-textile, doté d’un portefeuille de 6 000 milliards de FCFA pour la période 2026-2040. Cette initiative s’inscrit dans une tournée auprès des États membres, alors que le Mali cherche à stabiliser son économie dans un contexte sécuritaire tendu.

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La visite de la délégation de l’UEMOA à Bamako intervient dans un calendrier chargé pour le Mali. Moins de trois semaines plus tôt, le 14 mai, le ministre de l’Agriculture avait déjà échangé avec l’International Finance Corporation (IFC) sur le financement agricole. Cette séquence témoigne d’une volonté politique de placer le secteur primaire au cœur des priorités nationales, mais aussi régionales. Le Livre blanc présenté par la Commission de l’UEMOA constitue une feuille de route ambitieuse : trois filières identifiées, un horizon de quinze ans et une enveloppe de 6 000 milliards de FCFA.

Un triptyque stratégique pour la souveraineté alimentaire

Le choix des trois filières n’est pas anodin. Le phosphate et les engrais visent à répondre à la faiblesse des rendements agricoles dans l’espace UEMOA, où le coût des intrants reste un frein majeur pour les producteurs. Pour le Mali, pays cotonnier et rizicole, l’accès aux engrais conditionne la compétitivité de ses exportations et la sécurité alimentaire de sa population. La filière riz, quant à elle, répond à une demande régionale en forte croissance, portée par l’urbanisation et les changements alimentaires. L’Afrique de l’Ouest importe encore une part significative de sa consommation de riz, un déficit que ce plan espère combler à long terme. Enfin, le coton-textile représente un enjeu de transformation locale. Les huit États membres produisent du coton, mais la majeure partie est exportée à l’état brut. Le Livre blanc entend encourager l’industrialisation de cette filière, créatrice d’emplois et de valeur ajoutée.

Une mise en œuvre semée d’embûches sécuritaires

Cependant, le contexte sécuritaire dans la région complique ce déploiement. Le Mali, tout comme le Burkina Faso et certaines zones du Niger, fait face à une insécurité chronique. Les incidents rapportés mi-mai 2026 — frappes aériennes à Kidal, explosion d’une mine dans la forêt du Baoulé — rappellent que l’accès aux zones rurales reste périlleux. Le Livre blanc, pour être efficace, devra intégrer des mesures de sécurisation des chaînes d’approvisionnement et des investissements. La question du financement ne se limite pas aux montants : elle engage la capacité des États à garantir un environnement stable pour les projets agricoles.

Un pari sur la coopération régionale

La tournée de la Commission de l’UEMOA auprès des États membres souligne la dimension collective du projet. Dans un contexte où les tensions géopolitiques (retrait de la CEDEAO du Mali, du Burkina Faso et du Niger) fragilisent les mécanismes d’intégration, ce Livre blanc apparaît comme un levier de cohésion économique. Il mise sur des filières intégrées à l’échelle régionale : les engrais produits au Sénégal ou au Togo pourraient irriguer les rizières maliennes, tandis que le coton malien serait transformé dans des usines ivoiriennes ou béninoises. Cette interdépendance est à la fois une force et une vulnérabilité.

Quels financements pour un tel portefeuille ?

Le montant de 6 000 milliards de FCFA sur quinze ans représente un engagement financier majeur. À titre de comparaison, le budget annuel de l’UEMOA est d’environ 100 milliards FCFA. La mobilisation de ces ressources nécessitera un partenariat étroit avec les institutions financières internationales (Banque mondiale, Banque africaine de développement, IFC) et le secteur privé. Le Livre blanc devra démontrer sa rentabilité économique et sociale pour attirer les investisseurs, dans un contexte de concurrence mondiale pour les capitaux.

Une perspective historique et structurelle

L’agriculture ouest-africaine souffre structurellement d’un sous-investissement chronique. Les plans précédents — comme le Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA) ou les stratégies nationales de sécurité alimentaire — ont souvent buté sur le manque de coordination et de suivi. Le Livre blanc de l’UEMOA a l’avantage de cibler des filières spécifiques avec une approche verticale, mais sa réussite dépendra de la volonté politique des États membres d’harmoniser leurs politiques et de libérer les chaînes de valeur des obstacles administratifs et logistiques.

Sa présentation au Mali intervient à un moment où le pays cherche à diversifier son économie, encore très dépendante de l’exploitation minière (or) et dans une moindre mesure du coton. L’agriculture emploie plus de 60 % de la population active, mais sa contribution au PIB stagne autour de 35 %. Un tel plan, s’il est bien mis en œuvre, pourrait enclencher une transformation durable.

Au-delà du Livre blanc, c’est la capacité de l’Afrique de l’Ouest à construire des politiques publiques cohérentes à l’échelle régionale qui est en jeu. Dans un contexte de tensions géopolitiques et de défis sécuritaires, l’agriculture reste le secteur le plus transversal, capable de créer des ponts entre les États. Le succès de ce plan pourrait inspirer d’autres initiatives dans les infrastructures ou l’énergie, mais nécessitera une discipline collective rare dans la région.

Données de référence : Croissance du PIB réel : 4.9% (FMI)