L'Union européenne a renouvelé en mai 2026 sa mission de soutien militaire au Mozambique, avec pour objectif affiché de stabiliser la province de Cabo Delgado. Cette décision, demandée par Maputo pour une durée de deux ans supplémentaires, dépasse le cadre sécuritaire : elle protège les mégaprojets gaziers de TotalEnergies et Eni, dans lesquels l'Europe a investi des dizaines de milliards de dollars. Ce faisant, Bruxelles lie désormais explicitement sa stratégie de diversification des approvisionnements – en remplacement du gaz russe – à la stabilité militaire d'une région clé d'Afrique australe.
Une mission aux contours élargis
Ce qui n'était au départ qu'un programme de formation des forces mozambicaines s'est transformé en un dispositif complet. Depuis son lancement en 2021, la mission européenne a intégré des volets de conseil, de maintenance d'équipements et de renforcement des unités d'intervention rapide. Cette évolution traduit une prise de conscience : la sécurité de Cabo Delgado est devenue un enjeu stratégique pour l'UE elle-même, et non plus seulement pour le Mozambique.
La province abrite l'un des plus grands gisements de gaz offshore d'Afrique, avec des investissements cumulés estimés à près de 30 milliards de dollars pour les seuls projets de TotalEnergies (Mozambique LNG) et d'Eni (Coral Sul et Coral Norte). Or, depuis 2017, les attaques de groupes insurgés ont paralysé les développements, le pic étant l'assaut de Palma en 2021 qui a contraint TotalEnergies à suspendre ses activités pendant plusieurs années. Le redémarrage progressif, entamé en 2024, reste conditionné à une amélioration durable de la sécurité.
L'impératif énergétique européen
La guerre en Ukraine a accéléré la quête européenne de sources d'approvisionnement alternatives au gaz russe. Le gaz naturel liquéfié (GNL) mozambicain apparaît comme une solution de long terme, mais son exploitation dépend d'un environnement stable. En prolongeant sa mission militaire, l'UE envoie un signal fort aux investisseurs : elle est prête à assumer des coûts sécuritaires pour garantir ses approvisionnements.
Cette logique n'est pas propre au Mozambique. Elle s'inscrit dans une tendance plus large où les grandes puissances – États-Unis, Chine, et désormais Europe – intègrent la protection des actifs énergétiques dans leurs politiques de défense. En Afrique de l'Ouest, le Sénégal et la Mauritanie, avec le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA), se trouvent dans une situation comparable, bien que le risque sécuritaire y soit pour l'instant moindre.
Le rôle pivot des forces rwandaises
Un autre élément clé de l'équation sécuritaire est la présence des troupes rwandaises, déployées depuis 2021 sur invitation du gouvernement mozambicain. Leur efficacité a été saluée, mais elle pose la question de la souveraineté et des équilibres régionaux. L'UE, en coordonnant ses actions avec Kigali, légitime de fait un acteur extérieur dont les objectifs ne coïncident pas toujours avec ceux de la Communauté de développement d'Afrique australe (SADC). Cette triangulation inédite entre le Mozambique, le Rwanda et l'Union européenne redessine la carte de l'influence sécuritaire en Afrique.
Des contestations persistantes
Parallèlement, les critiques ne faiblissent pas. En mai 2026, des ONG mozambicaines et françaises ont organisé des rassemblements devant le siège de TotalEnergies, dénonçant ce qu'elles qualifient de « désastre humain et écologique ». Pour elles, la priorité donnée aux investissements gaziers se fait au détriment des communautés locales et de l'environnement. Le renouvellement de la mission militaire est perçu comme un appui à un modèle extractif contesté, qui pourrait aggraver les tensions plus qu'il ne les résout.
L'UE se trouve ainsi prise dans une contradiction : pour sécuriser l'approvisionnement énergétique nécessaire à sa transition, elle soutient des projets fossiles controversés dans des zones instables. Le Mozambique illustre cette complexité, tout en offrant une fenêtre sur les dilemmes qui attendent les pays ouest-africains dotés de ressources gazières.
Une équation ouest-africaine en miroir
Pour les analystes de la CEDEAO et de l'UEMOA, le cas mozambicain est instructif. Le Sénégal et la Mauritanie, qui entendent exporter leur GNL via le projet GTA, observent avec attention les difficultés rencontrées à Cabo Delgado. Leur région n'est pas exempte de menaces : insécurité maritime, piraterie dans le golfe de Guinée, et risques de contagion djihadiste au Sahel.
L'équation est la même : attirer des investissements massifs nécessite un climat de confiance sécuritaire, que les États ne peuvent pas toujours garantir seuls. Le recours à des partenaires extérieurs – forces de défense, sociétés militaires privées, missions internationales – devient une option courante, mais au prix de souveraineté partielle et de tensions politiques.
La fin du gaz comme exception sécuritaire ?
Le renouvellement de la mission européenne au Mozambique révèle une réalité : le gaz, présenté comme un combustible de transition, est devenu un objet de politique de défense. La question qui se pose désormais est de savoir si ce modèle est durable. Les pressions climatiques, les contestations locales et les coûts sécuritaires pourraient à terme reconfigurer les équilibres. Pour l'Afrique de l'Ouest, l'enjeu est de définir une stratégie qui préserve à la fois l'attractivité des investissements et la stabilité sociale, sans dépendre exclusivement de parrains extérieurs.
L'imbrication croissante entre sécurité militaire et projets énergétiques redessine la géopolitique africaine. Le Mozambique devient un laboratoire où s'expérimentent des modèles de protection des investissements qui pourraient, demain, s'exporter vers le golfe de Guinée ou la vallée du Rovuma. Mais cette militarisation de l'énergie pose une question fondamentale : jusqu'où les États africains sont-ils prêts à déléguer leur souveraineté pour garantir des flux d'hydrocarbures que l'Europe convoite ?