Le 26 juin 2026, les ministres de l’Énergie mauritanien et sénégalais ont coprésidé à Nouakchott une réunion de coordination dédiée au projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA). Cette rencontre, qui s’inscrit dans un contexte de demande mondiale croissante en gaz naturel, visait à accélérer la mise en œuvre du projet et à maximiser ses retombées locales. Alors que les interconnexions électriques régionales progressent (WAPP, Baleine Phase 3), le GTA cristallise les espoirs d’une intégration énergétique ouest-africaine fondée sur les ressources communes.

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Un projet stratégique sous haute pression

Le projet Grand Tortue Ahmeyim, lancé en 2018, est l’un des plus importants gisements de gaz naturel en eaux profondes au monde, à cheval sur la frontière maritime entre la Mauritanie et le Sénégal. Sa mise en production, initialement prévue pour 2023, a connu des retards dus à la complexité technique (conditions offshore extrêmes) et à des ajustements de partenaires internationaux (BP, Kosmos Energy, Petrosen, SMH). La réunion de coordination du 26 juin 2026 marque une volonté politique partagée de relancer le calendrier, dans un contexte où la demande européenne de gaz s’est accrue depuis le conflit ukrainien, et où l’Afrique de l’Ouest cherche à diversifier ses sources de revenus.

Des retombées locales enfin concrétisées ?

Lors de la réunion, le ministre mauritanien Mohamed Ould Khaled a insisté sur la nécessité de valoriser le gaz sur place : production d’électricité, développement d’infrastructures énergétiques et création d’emplois. Cette orientation répond à une critique récurrente des projets extractifs en Afrique : l’exportation brute sans bénéfices pour les populations locales. Le Sénégal, qui a déjà lancé le gazoduc régional de l’Afrique de l’Ouest, pourrait tirer parti du GTA pour alimenter ses centrales électriques et réduire sa dépendance au fioul importé.

Une coordination technique renforcée

Les deux parties ont convenu d’un suivi technique conjoint pour optimiser les phases de développement, en particulier la construction de l’unité flottante de production, de stockage et de déchargement (FPSO) et les infrastructures à terre. Cette coordination est d’autant plus cruciale que le gisement est partagé : toute décision unilatérale pourrait raviver les tensions frontalières, comme cela a failli se produire en 2020 lors d’un incident naval. Le climat politique actuel, marqué par des relations apaisées entre les présidents Ghazouani et Faye, favorise un dialogue constructif.

Contexte régional : intégration énergétique et rivalités

La réunion intervient alors que d’autres projets gaziers ouest-africains, comme le GNL nigérian et les découvertes en Côte d’Ivoire (Baleine Phase 3), redessinent la carte énergétique régionale. Par ailleurs, le programme WAPP a déjà interconnecté 4 000 km de lignes à haute tension entre 15 pays de la CEDEAO, créant un marché électrique régional. Le GTA pourrait fournir une source d’approvisionnement stable pour ce réseau, réduisant les coûts et la dépendance aux énergies fossiles importées. Cependant, la concurrence pour les financements internationaux et les exigences croissantes de décarbonation imposent aux projets gaziers une rentabilité rapide, sous peine de voir les investisseurs se tourner vers les énergies renouvelables.

Les enjeux de la monétisation locale

L’accent mis sur l’utilisation locale du gaz reflète une tendance plus large en Afrique de l’Ouest : les États veulent transformer leurs ressources sur place plutôt que de les exporter brutes. Au Sénégal, le gaz de GTA pourrait alimenter la pétrochimie et les engrais, tandis qu’en Mauritanie, il servirait à électrifier les zones minières du nord. Mais la viabilité de ces filières dépend d’investissements lourds en aval, que les partenaires privés hésitent encore à engager sans garanties de rentabilité.

Une dynamique géopolitique délicate

Le GTA s’inscrit aussi dans une compétition globale pour le gaz. L’Europe, qui cherche à remplacer le gaz russe, regarde avec intérêt les réserves ouest-africaines, mais la région reste confrontée à l’insécurité (Sahel, piraterie dans le golfe de Guinée) et à des cadres fiscaux instables. La coordination entre Nouakchott et Dakar envoie un signal de stabilité aux investisseurs, mais les risques persistent : fluctuations des prix, contentieux fiscaux et pressions environnementales locales.

Le projet Grand Tortue Ahmeyim dépasse le simple cadre bilatéral : il incarne les promesses et les contradictions de la transition énergétique en Afrique de l’Ouest. Alors que le continent peine à attirer des investissements massifs dans les énergies renouvelables, le gaz apparaît comme un compromis pragmatique, mais sa valorisation locale reste un défi. La réunion de Nouakchott montre que la volonté politique existe, mais le temps presse : les engagements climatiques internationaux et la concurrence d’autres régions pourraient réduire la fenêtre d’opportunité du gaz ouest-africain.