Un panel organisé mardi à Dakar par l’ONG TrustAfrica a réuni universitaires et acteurs de la société civile pour appeler à une refondation des modèles de gouvernance en Afrique. La sociologue Marema Touré y a diagnostiqué une « crise de confiance » entre gouvernants et gouvernés, liée à la corruption, l’impunité et l’exclusion des jeunes et des femmes. Cet appel intervient alors que la région ouest-africaine connaît une croissance économique tirée par les ressources extractives, mais peinant à se traduire en progrès social ou en consolidation démocratique.
Un diagnostic partagé sur la « panne démocratique »
Lors du panel « Repenser la gouvernance et les stratégies de financement pour le changement en Afrique », la sociologue Marema Touré, ancienne directrice du bureau de l’Unesco pour l’Afrique de l’Ouest, a livré un constat sans concession : « En Afrique, les élections sont en panne, la démocratie est en panne. On doit de façon systémique lutter contre la corruption et l’impunité. » Ce diagnostic rejoint les préoccupations exprimées dans plusieurs rapports récents de la Fondation Mo Ibrahim et de l’Union africaine, qui pointent un recul des indicateurs de gouvernance sur le continent, notamment en Afrique de l’Ouest.
Une crise de confiance aux racines structurelles
Mme Touré a souligné que les modèles de démocratie représentative hérités de la colonisation « restent insuffisamment inclusifs » au regard des réalités sociologiques africaines. Elle a déploré la disparition progressive de l’éducation civique dans les écoles, affaiblissant le lien entre les citoyens et les institutions. Cette crise de confiance n’est pas nouvelle, mais elle s’aggrave dans un contexte où les jeunes, qui représentent plus de 60 % de la population ouest-africaine, peinent à trouver leur place dans les circuits économiques et politiques.
Ressources extractives et déficit de redistribution
Les récents chiffres de production d’or et de pétrole dans la région illustrent un paradoxe : alors que les revenus miniers et pétroliers augmentent – la production nigériane de pétrole a atteint son plus haut niveau depuis cinq ans, et Iamgold confirme une solide production aurifère en Afrique de l’Ouest –, les bénéfices ne parviennent pas toujours aux populations. Ce décalage alimente la défiance envers les élites et renforce les appels à une gouvernance plus transparente et inclusive.
L’enjeu de l’inclusion des jeunes et des femmes
Marema Touré a insisté sur la nécessité de renforcer « l’inclusion économique et sociale des jeunes afin de leur permettre d’être économiquement valables ». Cette dimension économique est cruciale : sans perspectives d’emploi et de participation, la jeunesse se détourne des processus démocratiques, comme en témoigne la faible participation électorale dans plusieurs pays de la région. L’appel à une démocratie plus inclusive, prenant davantage en compte les femmes et les marginalisés, vise à reconstruire la légitimité des institutions.
Au-delà du Sénégal : une dynamique régionale
La rencontre de Dakar s’inscrit dans une séquence plus large de réflexion sur la gouvernance en Afrique de l’Ouest. Plusieurs pays de la CEDEAO ont connu des transitions politiques complexes, des coups d’État ou des révisions constitutionnelles contestées. La société civile, via des plateformes régionales comme TrustAfrica, tente de maintenir un espace de dialogue critique. L’annonce par les organisateurs d’un suivi de ces recommandations suggère une volonté de dépasser le simple exercice académique.
Un changement systémique reste à construire
Les intervenants ont souligné que la lutte contre la corruption et l’impunité ne peut être efficace sans une refonte des systèmes politiques et judiciaires. Les approches fragmentées ou les réformes cosmétiques ne suffiront pas à restaurer la confiance. L’appel à une « refondation » suppose une remise en question des héritages coloniaux, mais aussi des pratiques contemporaines de captation des ressources.
Cette mobilisation intellectuelle et citoyenne pour une gouvernance repensée intervient à un moment charnière où les richesses extractives de la région offrent une fenêtre d’opportunité – ou de risque. La question centrale qui se pose désormais est de savoir si les États ouest-africains sauront transformer ces critiques en réformes tangibles, ou si la crise de confiance continuera de creuser l’écart entre les discours officiels et les attentes populaires.