Devant les acteurs du secteur forestier réunis à Man, le ministre des Eaux et Forêts, Jacques Assahoré Konan, a livré un constat sans appel : la Côte d'Ivoire a perdu entre 80 % et 90 % de son couvert forestier depuis son indépendance. Passée de 16 à environ 3 millions d’hectares, cette déforestation massive, documentée par la FAO et le BNETD, trouve son origine dans une agriculture extensive, notamment celle du cacao, premier produit d’exportation. Ce recul historique pose avec acuité la question de la gouvernance des filières agricoles, prises entre impératifs de production et nécessité de préserver un capital naturel en voie d’épuisement.

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Le choix de Man pour cette déclaration n’est pas anodin. Dans l’ouest ivoirien, ancienne vitrine forestière, la forêt classée du Mont Péko illustre l’ampleur des dégradations. Grignotée par l’exploitation illégale du bois, l’orpaillage clandestin et l’occupation des aires protégées, elle est devenue le symbole d’un patrimoine naturel sacrifié sur l’autel de la croissance agricole.

L’agriculture reste en effet le premier moteur de la déforestation. Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire a financé son essor économique en rognant sur ses forêts. L’expansion des plantations de cacao, mais aussi d’hévéa, de palmier à huile ou d’anacarde, a grignoté chaque année des dizaines de milliers d’hectares, selon les données du ministère et du CIRAD. Ce modèle extensif, couplé à une gouvernance défaillante, a conduit à une perte irréversible de biodiversité et de services écosystémiques.

Les récentes tensions dans la filière cacao (affrontements entre producteurs et forces de l’ordre à M’Batto le 7 mai) révèlent les fragilités structurelles d’un secteur pourtant vital. La colère des producteurs, due à la baisse des prix et à l’insécurité foncière, s’inscrit dans un cycle où la pression sur les terres forestières reste forte. Les engagements pris par l’État et les industriels pour une cacao-foresterie durable peinent à se concrétiser sur le terrain.

La réponse gouvernementale, à travers la politique de reforestation et la mise en place de labels, se heurte à des difficultés d’application. La multiplicité des acteurs – agriculteurs, exploitants forestiers, orpailleurs clandestins – rend la régulation complexe. Le ministre Assahoré Konan a d’ailleurs insisté sur l’urgence de lutter contre l’occupation illégale des aires protégées et l’exploitation illicite, mais les moyens de contrôle restent limités.

Au-delà du cas ivoirien, cette situation illustre un dilemme commun à de nombreux pays ouest-africains : comment concilier développement agricole et préservation des ressources naturelles ? La pression démographique, la demande mondiale de matières premières agricoles et les faibles capacités institutionnelles créent un cercle vicieux de déforestation et de pauvreté.

L’enjeu est d’autant plus crucial que la Côte d’Ivoire s’est engagée à restaurer 20 % de son couvert forestier d’ici 2030 dans le cadre de l’Initiative pour la restauration des paysages forestiers africains (AFR100). Les partenariats internationaux, comme celui récemment signé avec l’Algérie dans le secteur électrique, montrent une volonté de diversification économique, mais la gouvernance des filières agricoles reste le maillon faible de la transition écologique.

Alors que la Côte d’Ivoire se rêve en hub agro-industriel régional, le pari de la durabilité se joue dans ses forêts. La capacité à réformer en profondeur les pratiques agricoles et à renforcer l’État de droit dans les zones rurales déterminera si le pays peut rompre avec un modèle de croissance destructeur ou s’il continuera à hypothéquer son avenir.