Ce mardi 21 juillet 2026 s’est ouverte à Nouakchott la première réunion du Comité de développement sectoriel consacrée aux secteurs productifs, dans le cadre de l’élaboration du troisième plan d’action de la Stratégie de croissance accélérée et de prospérité partagée (SCAPP) pour la période 2026-2030. Les discussions ont mis en lumière les avancées enregistrées depuis le précédent plan, notamment l’autosuffisance en riz, la progression de l’agriculture maraîchère et de l’élevage, ainsi que l’entrée de la Mauritanie dans la production de gaz naturel via le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA). Cependant, le constat reste nuancé : ces succès ne se sont pas encore traduits par une hausse significative de la valeur ajoutée nationale, de la création d’emplois ni d’une amélioration tangible des conditions de vie, posant la question de la transformation structurelle de l’économie mauritanienne.
Gaz naturel : levier ou mirage pour la SCAPP 2026-2030 ?
La Mauritanie mise sur le gaz pour transformer son économie. Mais les succès agricoles peinent encore à créer emplois et valeur ajoutée locale.
- Autosuffisance en riz
- Agriculture maraîchère en hausse
- Élevage en développement
- Entrée dans le gaz (GTA)
- Valeur ajoutée nationale atone
- Création d'emplois insuffisante
- Conditions de vie stagnantes
- Chaînes de valeur locales faibles
La ressource extractive ne garantit pas automatiquement une transformation structurelle.
La Mauritanie a franchi des étapes importantes (autosuffisance en riz, gaz), mais la création d'emplois et l'augmentation des revenus restent en retard. Le gaz naturel est perçu comme un accélérateur possible, à condition d'ancrer les chaînes de valeur localement. La SCAPP 2026-2030 devra trancher : extraction ou transformation ?
La réunion, présidée par le directeur général des stratégies et politiques de développement, Cheikhna Cheikh Ahmed Baddad, s’inscrit dans la continuité du programme électoral « Mon ambition pour la Patrie » du président Mohamed Ould Cheikh Ghazouani. Elle vise à définir les priorités des secteurs productifs (agriculture, élevage, pêche, industries extractives) pour les cinq prochaines années, en cohérence avec les objectifs de diversification et de résilience économique. Selon les premières évaluations, les résultats du précédent plan sont contrastés. D’un côté, des progrès tangibles : la Mauritanie a atteint l’autosuffisance en riz, la production de légumes a connu une croissance remarquable et le secteur de l’élevage s’est développé. De l’autre, ces performances ne se sont pas suffisamment répercutées sur les chaînes de valeur locales, freinant la création d’emplois et l’augmentation des revenus des ménages.
L’entrée de la Mauritanie dans le cercle des producteurs de gaz naturel, grâce au projet GTA, constitue un tournant majeur. La production, qui a dépassé les attentes au premier trimestre 2026, offre une nouvelle source de recettes et une opportunité de diversification. Pourtant, le gaz extrait est essentiellement exporté brut, sans transformation locale significative. Le défi pour la SCAPP 2026-2030 sera de faire du gaz un levier de développement industriel, en attirant des investissements dans la pétrochimie, la production d’électricité ou la fabrication d’engrais, et en captant une part plus importante de la valeur ajoutée.
Le paradoxe de la croissance sans emploi
Ce constat n’est pas propre à la Mauritanie. Dans plusieurs économies ouest-africaines, la croissance tirée par les ressources extractives peine à générer des emplois massifs, en raison du caractère capitalistique et peu intégré de ces filières. Au Sénégal voisin, les débuts de l’exploitation gazière s’accompagnent de débats similaires sur la nécessité de créer des « emplois décents » et d’éviter la malédiction des ressources. La Mauritanie, avec son taux de chômage élevé chez les jeunes, doit donc veiller à ce que le gaz ne devienne pas une enclave, mais irrigue l’ensemble du tissu économique.
L’agriculture et l’élevage, piliers de la transformation
Le plan SCAPP mise sur une approche intégrée : renforcer la productivité agricole pour améliorer la sécurité alimentaire et créer des emplois ruraux, tout en développant des industries de transformation (agroalimentaire, cuir, etc.). L’autosuffisance en riz est un succès, mais elle repose en partie sur des subventions et une protection douanière. À terme, il faudra gagner en compétitivité pour exporter et réduire la dépendance aux importations. De même, l’élevage, qui bénéficie d’une demande régionale croissante, doit être mieux organisé pour accéder aux marchés à haute valeur ajoutée.
Le rôle du secteur privé et des partenaires au développement
La mise en œuvre de la SCAPP nécessitera des financements importants, tant publics que privés. La Mauritanie bénéficie du soutien de la Banque africaine de développement (BAD) et du Fonds africain de développement, qui ont tenu leurs assemblées en mai 2026. Ces institutions promeuvent des investissements dans les infrastructures énergétiques, logistiques et numériques, indispensables pour connecter les secteurs productifs aux marchés nationaux et internationaux. Le développement de zones économiques spéciales, notamment autour du gaz, pourrait attirer des investisseurs étrangers et faciliter le transfert de compétences.
Un agenda régional : l’intégration ouest-africaine
Au-delà des frontières mauritaniennes, la SCAPP s’inscrit dans les dynamiques de la CEDEAO et de l’UEMOA, même si la Mauritanie n’est plus membre de la CEDEAO depuis 2000. Les échanges commerciaux avec le Sénégal, le Mali et la Côte d’Ivoire restent importants, notamment pour les produits agricoles et le bétail. Les synergies avec le projet GTA, qui associe la Mauritanie et le Sénégal, montrent la voie d’une coopération régionale dans le domaine des hydrocarbures. À l’avenir, l’harmonisation des politiques sectorielles (normes, fiscalité, circulation des biens) pourrait renforcer la compétitivité de toute la zone.
Les défis de la gouvernance et de la valorisation
Reste que la transformation structurelle ne se décrète pas. Elle suppose une gouvernance rigoureuse des ressources naturelles, une lutte efficace contre la corruption et une formation adaptée aux besoins des secteurs porteurs. Les évaluations intermédiaires de la SCAPP devront être transparentes pour ajuster les politiques en fonction des résultats. La Mauritanie dispose d’atouts indéniables : un potentiel gazier, agricole et halieutique considérable, une stabilité politique relative et une population jeune. Mais le passage de la production à la création de valeur ajoutée est un chemin semé d’embûches, que le nouveau plan d’action devra baliser avec soin.
La réunion du 21 juillet 2026 marque une étape dans la refonte de la stratégie de développement mauritanienne. Elle intervient à un moment charnière où les premières recettes gazières commencent à affluer, offrant une marge de manœuvre budgétaire inédite. La question centrale est de savoir si le pays saura éviter les pièges de la rente et construire une économie diversifiée, capable de créer des emplois et de réduire les inégalités. La réponse dépendra de la capacité des autorités à articuler les secteurs productifs autour du gaz, à attirer des investissements transformateurs et à mettre en œuvre des réformes structurelles. Dans une région ouest-africaine confrontée à des défis sécuritaires et climatiques, la Mauritanie pourrait ainsi devenir un laboratoire de la croissance inclusive tirée par les ressources naturelles.