Le Burkina Faso a annoncé le 29 mai la création de la Société industrielle burkinabè de matériels hydrauliques (SOCIMAH), une unité d'assemblage de compteurs d'eau intelligents à prépaiement. Cette décision intervient alors que l'Office national de l'eau et de l'assainissement (ONEA) importe chaque année plus de 130 000 compteurs, une dépendance qui pèse sur la balance commerciale et expose le pays aux aléas des chaînes d'approvisionnement. Ce projet s'inscrit dans la lignée d'autres initiatives récentes, comme la création, deux semaines plus tôt, d'un fonds souverain minier, signalant une volonté accrue de l'État de contrôler les secteurs stratégiques.

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Un secteur sous pression

Le secteur de l'eau au Burkina Faso est confronté à des tensions structurelles croissantes. L'urbanisation rapide, l'extension des réseaux d'adduction et les impératifs de maintenance génèrent une demande d'équipements hydrauliques qui dépasse largement la capacité de production locale. Chaque année, l'ONEA acquiert à lui seul plus de 130 000 compteurs d'eau, presque intégralement importés. Cette situation crée une vulnérabilité double : d'une part, elle grève la balance commerciale du pays, et d'autre part, elle expose le Burkina aux fluctuations des chaînes d'approvisionnement mondiales, comme l'ont montré les perturbations post-Covid et les crises géopolitiques récentes.

La création de la SOCIMAH vise à inverser cette dynamique. Structurée en société d'économie mixte à participation publique majoritaire (70 % État, 30 % privé) et dotée d'un capital social d'un milliard de FCFA, cette unité industrielle doit fabriquer et assembler des compteurs d'eau intelligents à prépaiement, ainsi que des matériels et outillages hydrauliques. Le projet ne se limite pas à la substitution aux importations : il ambitionne de créer un pôle industriel de référence, susceptible de générer des transferts de compétences et des emplois qualifiés.

Une stratégie d'industrialisation par étapes

Cette initiative s'inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation étatique des leviers économiques au Burkina Faso. Le 22 mai, le Conseil des ministres avait déjà adopté un décret créant le Fonds souverain minier d'investissements du Burkina (FSMIB), baptisé « Siniyan-Sigui ». Ce fonds vise à capter une partie des revenus miniers pour financer des projets de développement, rompant avec la logique d'exportation brute qui prévalait jusqu'alors. Parallèlement, le gouvernement a renforcé le contrôle sur l'orpaillage artisanal, un secteur informel mais crucial, avec l'ambition de formaliser et taxer ces flux.

La SOCIMAH complète ce dispositif en étendant la logique de souveraineté au secteur hydraulique. L'assemblage local de compteurs intelligents représente un saut technologique : ces appareils permettent une gestion à distance de la consommation, réduisent les pertes et facilitent le prépaiement, un modèle adapté aux réalités des ménages à faibles revenus. Le choix du prépaiement n'est pas anodin ; il reflète une tendance régionale, observée aussi au Sénégal ou en Côte d'Ivoire, où les opérateurs d'eau et d'électricité expérimentent des systèmes de paiement mobile pour sécuriser leurs recettes.

Cependant, la réussite de cette entreprise dépendra de plusieurs facteurs. La capacité de la SOCIMAH à atteindre une production suffisante pour répondre à la demande de l'ONEA, soit plus de 130 000 unités par an, nécessite des investissements conséquents en outillage et en formation. La participation minoritaire du privé (30 %) pose aussi la question du modèle économique : sans un partenaire technique solide, l'unité risque de n'être qu'un simple atelier d'assemblage, sans véritable transfert de technologie. Enfin, le contexte sécuritaire, marqué par l'insécurité dans plusieurs régions, pourrait entraver la logistique et l'approvisionnement en matières premières.

Cette politique d'industrialisation par substitution aux importations n'est pas propre au Burkina Faso. Dans toute l'Afrique de l'Ouest, des pays comme le Bénin, qui ambitionne de devenir un « néo-Singapour africain », ou le Ghana, qui cherche à transformer localement son cacao et son or, multiplient les initiatives. Mais le Burkina se distingue par le rôle central de l'État, qui devient actionnaire majoritaire et maître d'ouvrage, en rupture avec le modèle libéral des décennies précédentes.

L'essor des compteurs d'eau assemblés localement pourrait,n à terme, préfigurer une industrie hydraulique régionale, si le Burkina parvient à exporter vers les pays voisins, où les besoins sont tout aussi pressants. Mais au-delà de l'eau, c'est toute la question de la souveraineté industrielle qui se pose dans un Sahel en quête de modèles de développement. La SOCIMAH est un test : peut-on bâtir une industrie compétitive sous contrôle public, dans un environnement marqué par l'instabilité et la faiblesse des capitaux ?