Selon une étude du Boston Consulting Group publiée début mai 2026, les échanges entre l'Afrique et l'Europe pourraient atteindre près de 1 000 milliards de dollars d'ici 2035, contre 545 milliards en 2024, à condition de passer d'une logique commerciale classique à une stratégie de co-production. Ce scénario, qui repose sur l'intégration des chaînes de valeur entre les deux continents, intervient dans un contexte multipolaire où l'Afrique de l'Ouest cherche à renforcer son rôle de hub industriel et logistique. Les récents investissements dans le port de Lomé ou les programmes de formation d'ingénieurs autour du barrage de Souapiti illustrent une préparation discrète mais réelle à cette nouvelle donne.
Co-production Afrique-Europe : un potentiel de 1 000 milliards $ d'ici 2035
Passer d'une logique commerciale classique à une stratégie de co-production pourrait faire bondir les échanges de 545 à 1 000 milliards de dollars en dix ans.
Le cabinet Boston Consulting Group (BCG) a dévoilé en mai 2026 un rapport intitulé Strengthening the Africa-Europe Corridor: Strategic Imperative in a Multipolar World. Il y établit que l'Union européenne reste le premier partenaire économique de l'Afrique, avec 215 milliards de dollars d'exportations africaines absorbées en 2024 et un stock d'investissements directs étrangers de 254 milliards. À ces flux s'ajoutent 20 à 25 milliards de dollars de transferts de fonds des diasporas et 30 à 35 milliards d'aide publique au développement. Mais le rapport insiste sur le potentiel d'un changement de modèle : la co-production, qui consiste à intégrer les étapes de fabrication entre les deux rives de la Méditerranée, pourrait faire bondir les échanges total à 1 000 milliards de dollars en dix ans.
**Quels atouts pour l'Afrique de l'Ouest ?** Les économies ouest-africaines disposent d'atouts spécifiques pour tirer parti de cette vision. Le port de Lomé, qui a traité 30,6 millions de tonnes de marchandises en 2024, s'affirme comme un hub logistique régional incontournable pour les chaînes d'approvisionnement. Parallèlement, le lancement d'un programme de formation d'ingénieurs au pied du barrage de Souapiti, en Guinée, montre une volonté de monter en compétence dans les infrastructures énergétiques. Ces initiatives, bien que dispersées, s'inscrivent dans une logique de préparation à des partenariats industriels plus poussés avec l'Europe. Le BCG souligne que l'Afrique doit miser sur des secteurs à forte valeur ajoutée comme l'agroalimentaire transformé, l'énergie verte ou l'assemblage de composants électroniques, autant de domaines où l'Afrique de l'Ouest peut capitaliser sur ses ressources naturelles et sa jeunesse démographique.
Pourtant, le passage à la co-production exige des conditions préalables que la région n'a pas encore toutes réunies. Il suppose une harmonisation des normes, une amélioration de l'environnement des affaires et des investissements massifs dans la formation technique. Le programme de Souapiti, qui forme des ingénieurs spécialisés dans la maintenance des barrages, est un exemple à suivre, mais il reste isolé. Les États ouest-africains devront aussi coordonner leurs politiques industrielles au sein de la CEDEAO et de l'UEMOA pour offrir des débouchés suffisamment larges aux investisseurs européens. La fragmentation actuelle des marchés nationaux est un frein que le rapport BCG identifie implicitement en appelant à des corridors économiques intégrés.
Un autre enjeu central est celui de la transformation locale. Historiquement, l'Afrique exporte des matières premières et importe des produits finis. La co-production vise à inverser cette tendance en intégrant des étapes de transformation sur le continent. Pour l'Afrique de l'Ouest, riche en or, en coton, en cacao et en pétrole, cela signifie développer des industries de raffinage, de textile ou de chocolaterie. Les projets comme le barrage de Souapiti fournissent l'énergie nécessaire à cette industrialisation, mais les chaînes de valeur restent à construire. Le rapport BCG insiste sur la nécessité d'une volonté politique forte des deux côtés, et sur des mécanismes de financement innovants alliant fonds souverains africains et institutions européennes.
La dimension géopolitique n'est pas absente : dans un monde multipolaire, l'Europe cherche à sécuriser ses approvisionnements et à contrer l'influence chinoise en Afrique. L'Afrique de l'Ouest, avec ses positions stratégiques sur l'Atlantique et ses ressources critiques, devient un terrain de coopération privilégié. Mais les partenaires ouest-africains doivent veiller à ce que la co-production ne reproduise pas les asymétries du passé. L'enjeu est de négocier des termes équitables, notamment en matière de transfert de technologies et de partage de la valeur ajoutée. La CEDEAO, qui vient de dévoiler un « Pacte d'avenir » en six piliers pour consolider l'intégration régionale, pourrait servir de cadre pour ces négociations.
Le rapport BCG invite donc à une refonte des relations économiques entre l'Afrique et l'Europe. Pour l'Afrique de l'Ouest, l'horizon 2035 est à la fois une opportunité et un défi. Les premiers signes – comme le développement du port de Lomé, la montée en compétence autour de Souapiti ou les dynamiques d'intégration régionale – laissent entrevoir une capacité à saisir cette nouvelle donne, à condition que les décideurs politiques et économiques s'engagent résolument dans la voie de la co-production.
Au-delà des chiffres, le rapport BCG interroge la capacité des économies ouest-africaines à se réinventer dans un paysage mondial en recomposition. La co-production ne sera pas un simple label : elle exigera des réformes structurelles, une harmonisation régionale et une vision partagée avec l'Europe. L'Afrique de l'Ouest, avec ses jeunes talents et ses infrastructures en émergence, a les moyens de devenir un maillon essentiel de ce corridor, mais le temps presse pour transformer les intentions en réalités industrielles.