Le 16 juillet 2026, la Fondation Friedrich Naumann a réuni à Abidjan des responsables politiques et experts pour repenser le partenariat migration Afrique-Europe. Alors que la Côte d’Ivoire et ses voisins ouest-africains connaissent une dynamique économique contrastée, ce plaidoyer pour une vision positive des flux humains intervient dans un contexte régional marqué par la fin du programme FMI au Ghana et des débats sur la libre circulation dans l’espace CEDEAO.

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Un discours en rupture avec les politiques sécuritaires

Le forum libéral de dialogue politique organisé à Abidjan-Plateau par la Fondation Friedrich Naumann a posé un cadre inédit : considérer la migration non comme une menace mais comme un pont entre les peuples et un moteur de prospérité. Alexandra Heldt, directrice régionale Afrique de l’Ouest de la fondation, a dénoncé les politiques d’expulsion qui, selon elle, n’ont jamais apporté la prospérité promise. « Ce sont les compétences, les entrepreneurs et le savoir-faire qui quittent le pays avec les personnes expulsées », a-t-elle déclaré, s’appuyant sur des exemples historiques.

Ce discours intervient dans un contexte où l’Europe fait face à une pénurie de main-d’œuvre et à un vieillissement démographique. Le paradoxe est frappant : alors que des secteurs entiers peinent à recruter, le débat public reste dominé par une rhétorique sécuritaire. Le forum d’Abidjan propose une alternative : faire de la migration un vecteur de développement partagé, un thème qui résonne particulièrement en Afrique de l’Ouest.

Un contexte régional en mutation

La tenue de ce forum en Côte d’Ivoire n’est pas anodine. Le pays, qui a vu sa croissance ralentir et son classement dans les économies africaines reculer selon des analyses récentes (RDC dépasse l’Éthiopie, Côte d’Ivoire sort du Top 10), cherche à diversifier ses partenariats. Simultanément, le Ghana a officiellement achevé son programme de sauvetage de 3 milliards de dollars avec le FMI en mai 2026, une sortie anticipée saluée par Fitch qui a relevé sa note de B- à B le 8 mai. Cette reprise ghanéenne, couplée à la dynamique ivoirienne, redessine les équilibres régionaux.

Les flux migratoires, qu’ils soient intra-africains ou vers l’Europe, sont un indicateur de ces transformations. Le corridor frontalier Noé-Elubo entre la Côte d’Ivoire et le Ghana reste un axe commercial majeur, illustrant l’intégration économique informelle. Pourtant, la libre circulation des personnes dans l’espace CEDEAO se heurte encore à des obstacles pratiques, renforcés par des discours nationalistes.

La migration comme levier économique

Au-delà des discours, les transferts de fonds des diasporas représentent une part significative des PIB ouest-africains. En Côte d’Ivoire, les envois de fonds des migrants ivoiriens à l’étranger, bien que modestes comparés à ceux du Sénégal ou du Ghana, contribuent à la balance des paiements. Mais le débat va plus loin : il s’agit de reconnaître la circulation des compétences et des talents comme un facteur d’innovation.

Des experts réunis en mai 2026 à un forum panafricain avaient déjà échangé sur l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies pour l’employabilité. Ce thème fait écho à la vision défendue à Abidjan : plutôt que de freiner la mobilité, il faut la réguler et la valoriser, en créant des partenariats gagnant-gagnant. La Fondation Friedrich Naumann, proche des milieux libéraux, insiste sur la liberté individuelle et le marché comme moteurs du développement.

Un agenda politique en construction

Le ministre ivoirien Sidi Tiémoko Touré, en ouvrant les travaux, a souligné la nécessité d’une « nouvelle vision » pour la relation Afrique-Europe. Si les positions des gouvernements européens restent hétérogènes, le timing de ce forum – en pleine campagne pour les élections européennes de 2026 ? – est stratégique. Les pays ouest-africains tentent de peser dans le débat, alors que l’Union européenne révise sa politique de voisinage.

La question migratoire est aussi un test pour l’intégration régionale. Alors que le Ghana sort de la crise de la dette et que la Côte d’Ivoire affiche une croissance soutenue, l’attractivité de la région pour les migrants subsahariens reste forte. Mais les tensions autour de l’immigration clandestine et les pressions européennes pour une externalisation des contrôles persistent.

Repenser le partenariat

Le forum d’Abidjan propose une grille de lecture libérale de la migration, en phase avec les priorités de certains pays africains : formation, entrepreneuriat, innovation. Il s’agit de dépasser le paradigme sécuritaire pour construire une coopération fondée sur des intérêts mutuels. Les initiatives comme les corridors verts ou les programmes de mobilité circulaire sont évoqués comme pistes concrètes.

Cependant, cette vision se heurte à des réalités politiques : les gouvernements européens, sous la pression des opinions publiques, privilégient souvent le contrôle aux dépens du développement. La question du réinvestissement des compétences – comment faire revenir les talents africains formés à l’étranger – reste cruciale.

Élargissement : une tendance régionale

Ce plaidoyer pour une migration positive s’inscrit dans une tendance plus large observée en Afrique de l’Ouest : la volonté de reprendre la main sur les récits économiques. Alors que le FMI et les agences de notation saluent les progrès du Ghana, et que la Côte d’Ivoire cherche à maintenir son rang, la question des mobilités humaines devient un angle mort des analyses macroéconomiques. Pourtant, les diasporas, les transferts de fonds et les retours de compétences sont des leviers souvent sous-estimés.

Le forum d’Abidjan, par son approche libérale, invite à une réflexion sur la place de l’individu dans la mondialisation économique. Alors que les chaînes de valeur régionales se renforcent, notamment dans l’agriculture et les services, la libre circulation des personnes pourrait devenir le prochain chantier de l’intégration ouest-africaine. Reste à savoir si les discours se traduiront en politiques concrètes, tant au niveau national qu’au sein de la CEDEAO.

En déplaçant le débat sur le terrain du développement partagé, le forum d'Abidjan ouvre une brèche dans le discours sécuritaire dominant. Mais sa portée dépendra de la capacité des États à aligner leurs politiques migratoires avec les réalités économiques régionales. L'Afrique de l'Ouest, entre reprise au Ghana et repositionnement ivoirien, pourrait bien être un laboratoire pour un nouveau partenariat Afrique-Europe, où la mobilité des personnes devient un indicateur de prospérité plutôt qu'un sujet de crispation.