Réunis le 19 juillet à Freetown, les chefs d'État de la CEDEAO ont réaffirmé leur volonté de lancer l'Éco, la monnaie unique régionale, à l'horizon 2027. Dans les rues d'Abidjan, cette annonce suscite un mélange d'espoir et de perplexité. Vingt ans après les premières promesses, le projet peine toujours à convaincre les populations, tandis que les critères de convergence économique restent hors de portée pour plusieurs États membres.

Infographie — CEDEAO · Commerce

Une relance à l'épreuve des critères de convergence

La déclaration de Freetown a ravivé un débat aussi ancien que la CEDEAO elle-même. Si l'Éco a été officiellement adoubée en 2019, l'idée d'une monnaie unique ouest-africaine remonte aux origines de l'organisation régionale, en 1975. Depuis, les reports successifs ont installé une forme de lassitude chez les acteurs économiques, et la nouvelle échéance de 2027 est accueillie avec une prudence mesurée.

Les obstacles techniques demeurent en effet considérables. Les critères de convergence macroéconomique – inflation inférieure à 3 %, déficit public plafonné à 3 % du PIB, dette ne dépassant pas 70 % du PIB – ne sont aujourd'hui remplis que par une minorité d'États membres. Le Nigeria, première économie de la zone, affiche des indicateurs éloignés de ces seuils, tandis que les pays de l'UEMOA, adossés au franc CFA, présentent des performances plus conformes mais une souveraineté monétaire limitée.

Au-delà des chiffres, c'est la question de la convergence réelle des économies qui se pose. Les structures de production, les régimes de change et les niveaux de développement divergent fortement entre les quinze membres. Une monnaie unique sans intégration fiscale ni budgétaire approfondie risquerait d'exacerber les chocs asymétriques, comme le montrent les difficultés de la zone euro. Les économistes rappellent que l'Éco ne pourra réussir sans un double système de transferts budgétaires et une coordination des politiques économiques.

L'Éco, entre mythe et pragmatisme numérique

Les réactions recueillies à Abidjan traduisent ce fossé entre l'ambition politique et les réalités quotidiennes. Les partisans y voient un levier d'émancipation monétaire et de facilitation des échanges intra-régionaux, actuellement pénalisés par la multiplicité des devises et la prééminence du dollar dans les transactions. Les plus dubitatifs redoutent une dépréciation de leur pouvoir d'achat, un phénomène observé lors de transitions monétaires ailleurs sur le continent.

Cette défiance s'inscrit dans un contexte géopolitique mouvant. La région a connu des recompositions majeures avec des sorties annoncées de certaines États membres de la CEDEAO, et le rôle historique de la France dans la zone franc est de plus en plus contesté. Dans ce cadre, l'Éco apparaît à la fois comme un projet d'intégration et comme un enjeu de souveraineté, ce qui complexifie son appropriation par des opinions publiques méfiantes.

Face aux blocages, l'hypothèse d'un « statu quo numérique » gagne du terrain. Plutôt qu'une monnaie physique unique, la CEDEAO pourrait accélérer l'interconnexion des systèmes de paiement électroniques nationaux, sur le modèle de l'initiative PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System). Cette voie pragmatique permettrait de réduire les coûts de transaction sans imposer une transition monétaire brutale. Elle séduit d'ailleurs les partenaires techniques comme la Banque mondiale, mais elle pose la question de la finalité politique du projet.

La réaffirmation de l'échéance de 2027 à Freetown relève peut-être autant d'une stratégie de communication que d'un calendrier tangible. L'histoire récente du projet montre que les annonces solennelles succèdent aux reports, sans que les conditions structurelles soient réunies. Les citoyens abidjanais, eux, jugent le projet à l'aune de ses effets concrets sur leur vie quotidienne, du prix du transport à la stabilité des salaires.

Entre l'urgence de répondre aux aspirations populaires et la lenteur des réformes institutionnelles, l'Éco demeure un symbole puissant, mais un symbole dont la matérialité reste à construire. La décision de Freetown a au moins le mérite de relancer le débat, mais elle ne doit pas masquer l'ampleur des chantiers à venir.

Le sort de l'Éco dépasse désormais le simple cadre monétaire. Il cristallise les tensions entre intégration régionale, souveraineté nationale et attentes citoyennes dans une Afrique de l'Ouest en pleine recomposition. Alors que d'autres régions du continent avancent sur des projets similaires, comme l'harmonisation monétaire en zone franc, la CEDEAO semble prise dans une dynamique où les déclarations politiques précèdent souvent les réalisations. La question de fond reste ouverte : une monnaie unique peut-elle voir le jour sans une intégration politique et une solidarité budgétaire que les États ne sont pas encore prêts à assumer ?

Données de référence : Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI) · Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI) · Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI)