Le 10 mai 2026, l'économiste Ndongo Samba Sylla a remis en cause le modèle monétaire ouest-africain, défendant des monnaies nationales plutôt qu'une monnaie unique. Ses déclarations interviennent alors que le Sénégal connaît un excédent commercial historique grâce au pétrole, mais que la région bute sur la réforme monétaire. Cette prise de position ravive un débat ancien, mais dans un contexte régional renouvelé par les chocs économiques et les aspirations souverainistes.
Monnaie nationale vs Éco : le paradoxe Sénégalais
Ndongo Samba Sylla relance le débat sur la souveraineté monétaire alors que le Sénégal enregistre un excédent commercial historique porté par le pétrole.
Souveraineté monétaire
« Il ne pourra jamais y avoir de développement économique dans le cas du Franc CFA » — Ndongo Samba Sylla
*sommets historiques jamais retrouvés selon Sylla
Excédent commercial record
Le Sénégal affiche un excédent de 183,8 milliards FCFA en mars 2026, porté par le pétrole du champ Sangomar.
Excédent commercial mars 2026 — première exportation pétrole Sangomar
⚡ Le paradoxe : un excédent historique sous Franc CFA mais une transformation structurelle verrouillée selon Sylla
Les 3 verrous du Franc CFA selon Sylla
Aucune politique monétaire active
Les États ne peuvent pas ajuster leur masse monétaire ou leur taux d'intérêt en fonction de leur conjoncture nationale.
Verrouillage de la transformation économique
L'absence de flexibilité monétaire empêche les sauts industriels et structurels (ex: Côte d'Ivoire, Gabon).
Excédent conjoncturel, pas structurel
Le record sénégalais est lié au pétrole (Sangomar), pas à une réforme en profondeur de l'économie.
Le corridor pétrolier qui change la donne
🇸🇳 Sénégal · 🇨🇮 Côte d'Ivoire · 🇬🇦 Gabon · 🇧🇫 Zone UEMOA → même monnaie, trajectoires divergentes
CONTEXTE HISTORIQUE
1968 : Sommet revenu/hab. Côte d'Ivoire · 1976 : Sommet revenu/hab. Gabon — jamais retrouvés depuis. Le Franc CFA verrouille-t-il vraiment le développement ?
« Il ne pourra jamais y avoir de développement économique dans le cas du Franc CFA »
— Ndongo Samba Sylla, Seneweb Eco, 10 mai 2026
Une critique radicale du franc CFA
Lors de l'émission Seneweb Eco, Ndongo Samba Sylla a été sans équivoque : « Il ne pourra jamais y avoir de développement économique dans le cas du Franc CFA ». Pour étayer sa thèse, il cite les exemples de la Côte d'Ivoire et du Gabon, dont les revenus par habitant n'ont jamais retrouvé leurs sommets historiques de 1968 et 1976. Selon lui, le franc CFA empêche les États de mener des politiques monétaires actives, verrouillant ainsi leur transformation économique.
Le contexte sénégalais : un paradoxe apparent
Cette critique intervient à un moment où le Sénégal affiche un excédent commercial record de 183,8 milliards FCFA en mars 2026, porté par les premières exportations de pétrole du champ Sangomar. Ce succès pourrait suggérer que le franc CFA n'est pas un obstacle à la croissance. Pourtant, Sylla soutient que cet excédent est conjoncturel et ne reflète pas une transformation structurelle. Il rappelle que sans maîtrise de la monnaie, les recettes pétrolières risquent de s'évaporer dans des importations, comme le montre l'histoire d'autres pays africains.
L'Éco, une impasse selon Sylla
Sylla rejette également le projet d'Éco, la monnaie unique envisagée par la CEDEAO. Pour lui, une monnaie unique reproduirait les défauts du franc CFA : absence de flexibilité pour chaque pays, contrainte extérieure et dépendance financière. Il préfère une coopération monétaire fondée sur des monnaies nationales, avec une unité de compte panafricaine pour faciliter les échanges intra-africains. Cette proposition se distingue des positions traditionnelles qui oscillent entre statu quo et monnaie unique régionale.
Les enjeux de souveraineté et de transformation économique
Sylla insiste sur la capacité d'une banque centrale nationale à agir comme « gardienne de la solvabilité de l'État ». Avec une monnaie nationale, il serait possible de financer le développement par le crédit intérieur, de gérer les déficits extérieurs par des ajustements de change, et de réduire la dépendance aux marchés financiers internationaux. Ce discours résonne particulièrement dans une région où les États peinent à mobiliser des ressources longues pour financer les infrastructures.
Les limites d'une approche nationaliste
Cependant, Sylla prend soin de se démarquer d'une position isolationniste. Il ne prône pas l'abandon de toute coopération continentale, mais une architecture où chaque pays conserve sa flexibilité monétaire tout en s'intégrant via une unité de compte commune. Cette vision soulève des questions pratiques : comment éviter les dévaluations compétitives ? Comment assurer la convertibilité entre ces monnaies ? Les détails techniques restent à préciser, mais l'idée ouvre une piste alternative aux schémas existants.
Un débat ravivé par les mutations régionales
Le timing de cette intervention n'est pas anodin. Le Sénégal, nouveau producteur pétrolier, expérimente les limites de son autonomie monétaire : la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) ne peut pas financer directement le budget, et les réserves de change sont mises en commun. Parallèlement, la réforme du franc CFA engagée en 2019 (qui prévoyait la fin du compte d'opérations) n'a pas abouti à une monnaie véritablement souveraine. Les déclarations de Sylla rappellent que le débat sur la monnaie dépasse la simple question technique pour toucher à la souveraineté politique et économique.
Quelle perspective pour la région ?
Au-delà des positions de Sylla, c'est toute la question du modèle de développement de l'Afrique de l'Ouest qui est posée. Le franc CFA a apporté une stabilité monétaire indéniable, mais au prix d'une contrainte forte sur les politiques économiques. Alors que la CEDEAO peine à harmoniser ses critères de convergence pour l'Éco, l'option de monnaies nationales coordonnées pourrait gagner en crédibilité, à l'image de ce qui se discute dans d'autres régions du continent.
L'intervention de Ndongo Samba Sylla ne clôt pas le débat, elle le relance sur des bases nouvelles. Alors que le Sénégal vit une embellie pétrolière, mais que les déséquilibres structurels persistent, la question monétaire reste un levier essentiel – et controversé – de la transformation économique ouest-africaine. Entre nationalisme monétaire et intégration régionale, une troisième voie émerge, dont les contours restent à dessiner.