Le 19 juillet 2026, à Lungi en Sierra Leone, la Conférence des chefs d’État de la CEDEAO a redit sa détermination à lancer l’ECO en 2027, avec la Guinée désormais intégrée à la Task Force présidentielle. Cette annonce, après plus de vingt ans de reports successifs, traduit une volonté politique renouvelée mais bute sur des divergences macroéconomiques toujours profondes. Elle révèle aussi un basculement géopolitique : la région tente de s’émanciper des monnaies héritées de la colonisation tout en cherchant à préserver sa souveraineté monétaire.

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Un calendrier réaffirmé, mais des conditions de convergence encore lointaines

La 69ᵉ session ordinaire de la CEDEAO, tenue le 19 juillet à Lungi, a marqué un tournant dans le feuilleton de la monnaie unique ouest-africaine. Les chefs d’État ont non seulement réitéré l’objectif d’un lancement en 2027, mais ont élargi la Task Force présidentielle à la Guinée, pays non-membre de l’UEMOA au franc guinéen particulièrement volatil. Ce geste symbolique vise à donner une impulsion nouvelle à un projet qui, depuis sa première évocation officielle en 2003, a connu sept reports.

Pourtant, les critères de convergence macroéconomique – déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB, inflation maîtrisée, dette publique sous 70 % – restent hors de portée pour la plupart des quinze États membres. Selon les données de la Commission de la CEDEAO, seuls quatre pays (Cap-Vert, Ghana, Nigeria, Sénégal) satisfaisaient à au moins quatre des six critères en 2025, et aucun à l’ensemble. La décision de procéder par « phases », en commençant par les économies les plus avancées, constitue une inflexion pragmatique : elle permet de contourner le principe d’unanimité qui a paralysé le processus ces deux dernières décennies.

La Guinée, un test grandeur nature pour la transition monétaire

L’entrée de la Guinée dans la Task Force présidentielle n’est pas anodine. Conakry, dont la monnaie nationale a perdu plus de 40 % de sa valeur face au dollar entre 2019 et 2025, voit dans l’ECO une opportunité de stabiliser son environnement économique. L’Union des Consommateurs de Guinée (UCG) a d’ailleurs salué l’initiative, soulignant que la volatilité du franc guinéen pèse directement sur le coût des importations et le pouvoir d’achat.

Mais le passage d’une monnaie souveraine à une devise supranationale pose la question de la perte de flexibilité monétaire. La Guinée perdrait la capacité de dévaluer pour restaurer sa compétitivité extérieure – un outil souvent utilisé par les pays en crise. En contrepartie, elle gagnerait une stabilité des changes intra-régionale et une réduction des coûts de transaction, estimés à près de 2 % du PIB pour l’ensemble de la zone. L’enjeu est donc de savoir si la discipline budgétaire imposée par l’ECO suffira à compenser la perte d’autonomie.

Derrière la monnaie unique, une guerre d’influence silencieuse

Le sommet de Lungi intervient dans un contexte géopolitique tendu. Plusieurs États de la région, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger (regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel), ont exprimé leur méfiance envers une monnaie qu’ils perçoivent comme encore trop liée aux intérêts français. Parallèlement, les discussions sur l’ancrage de l’ECO – à un panier de devises incluant potentiellement le yuan – se heurtent à des divergences entre partisans du maintien d’un lien avec l’euro et promoteurs d’une diversification.

En toile de fond, la montée en puissance de la Chine comme partenaire commercial et financier de l’Afrique de l’Ouest brouille les cartes. Pékin pousse pour une inclusion du yuan dans le panier de l’ECO, tandis que les pays de la zone franc, via l’UEMOA, plaident pour un ancrage à l’euro. Le sommet n’a pas tranché ce point, laissant planer une incertitude qui pourrait ralentir les négociations techniques.

Le spectre du statu quo numérique

Face à ces blocages récurrents, certaines capitales misent sur une alternative : la création d’un système de paiement numérique régional, sans monnaie physique commune. Cette hypothèse, évoquée dès juin 2026 par des sources proches de la Commission, séduit par sa faisabilité technique : interconnecter les systèmes de paiement nationaux, comme le fait déjà le système de transfert instantané de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

L’ECO numérique contournerait les obstacles liés à la convergence macroéconomique et aux réserves de change. Mais il ne résoudrait pas le problème fondamental de la volatilité des monnaies nationales ni ne permettrait une véritable intégration monétaire. Le sommet de Lungi n’a pas officiellement retenu cette option, mais la mention d’une approche « progressive et flexible » laisse la porte ouverte à des solutions hybrides.

Le poids des intérêts nationaux

Au-delà des déclarations d’intention, la réussite de l’ECO dépendra de la capacité des États à aligner leurs politiques budgétaires et monétaires. Le Nigeria, poids lourd régional avec plus de 60 % du PIB de la CEDEAO, reste réticent à partager sa souveraineté monétaire tant que son économie, fragilisée par la chute des cours du pétrole, n’est pas stabilisée. Abuja a conditionné son adhésion à des garanties sur la gestion des recettes pétrolières, une exigence qui divise.

De son côté, la Côte d’Ivoire, première économie de l’UEMOA, bénéficie de la stabilité du franc CFA et ne voit pas d’urgence à basculer vers l’ECO. Abidjan craint une dilution de son influence et une remise en cause des mécanismes de solidarité monétaire au sein de l’Union. Ces rivalités internes pourraient bien être le principal obstacle à un lancement en 2027.

La réaffirmation de l’échéance 2027 à Lungi témoigne d’une volonté politique certaine, mais les divergences économiques et géopolitiques demeurent béantes. La région semble prise entre deux dynamiques : l’impératif d’intégration monétaire pour stimuler le commerce intra-africain (qui ne dépasse pas 12 % des échanges totaux) et la défense des souverainetés nationales. L’issue du processus dépendra moins des critères techniques que de la capacité des États à trouver un compromis sur la répartition des bénéfices et des risques. En filigrane, c’est toute la question de la construction régionale en Afrique de l’Ouest qui se pose : l’union monétaire peut-elle précéder l’union politique, ou en est-elle la conséquence ?