L'inauguration, en septembre 2025, du grand barrage de la Renaissance éthiopien (GERD) marque un tournant dans la gestion des eaux du Nil. Après des années de tensions, l'Égypte n'a pas empêché sa mise en service, et aucun accord contraignant ne régit son exploitation. Cet événement, bien qu'éloigné géographiquement, éclaire les dynamiques de coopération et de souveraineté sur les ressources en Afrique, avec des résonances pour l'Afrique de l'Ouest.

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Un rapport de force transformé sur le Nil

Depuis l'annonce de la mise en service du barrage en septembre 2025, l'Égypte se trouve dans une position délicate. Malgré des décennies de domination hydraulique sur le Nil, basée sur des traités coloniaux et un poids géopolitique considérable, Le Caire n'a pas su arrêter un projet qu'il jugeait existentiel. L'Éthiopie, forte d'une croissance économique soutenue et d'un besoin énergétique crucial, a mené le projet à son terme, avec un remplissage achevé en 2023. Cette situation révèle un basculement des rapports de force : les pays amont du Nil, longtemps marginalisés, affirment désormais leur souveraineté sur leurs ressources en eau.

L'Égypte, qui dépend du Nil pour plus de 90 % de son eau douce, voit ses craintes se matérialiser. Pourtant, elle n'a pas utilisé l'option militaire, pourtant évoquée par le passé. Plusieurs facteurs expliquent cette retenue : la complexité technique d'une frappe sur un barrage massif, les risques de déstabilisation régionale, et l'isolement diplomatique croissant du Caire. Le Soudan, son allié potentiel, est paralysé par une guerre civile qui l'empêche de jouer un rôle actif dans les négociations. L'Union africaine, médiatrice de longue date, n'a produit aucun mécanisme contraignant, illustrant les limites de la diplomatie continentale face à des intérêts nationaux divergents.

Un précédent pour la coopération transfrontalière ?

L'impasse sur le GERD soulève des questions qui dépassent le seul bassin du Nil. En Afrique de l'Ouest, la gestion des fleuves partagés, comme le Niger ou la Volta, repose sur des mécanismes de coopération institutionnalisés, notamment au sein de l'Autorité du bassin du Niger (ABN). La situation du Nil montre que l'absence d'accords contraignants peut conduire à des tensions durables. Pour les pays ouest-africains, l'enjeu est de taille : comment concilier développement hydroélectrique et sécurité alimentaire ? Le barrage de Fomi, en Guinée, ou le projet Kandadji au Niger, illustrent ces arbitrages, où les bénéfices énergétiques doivent être pesés face aux impacts sur l'irrigation en aval.

La comparaison est d'autant plus pertinente que la CEDEAO et l'UEMOA promeuvent l'intégration régionale, y compris dans le secteur de l'énergie. Le développement des interconnexions électriques, comme le projet WAPP (West African Power Pool), vise à mutualiser les ressources, notamment hydroélectriques. Mais ces initiatives dépendent de la stabilité politique et de la volonté des États de coopérer, un défi que le cas du Nil met en lumière. L'Égypte, malgré son poids, n'a pas réussi à imposer ses vues, ce qui relativise l'influence des grandes puissances régionales face à des États déterminés à utiliser leurs ressources.

Le droit international en question

L'Égypte s'appuie sur les principes du droit international relatifs à l'utilisation équitable des eaux transfrontalières, ainsi que sur la Déclaration de principes de 2015. Mais l'Éthiopie conteste l'application de ces textes, arguant que les traités coloniaux de 1929 et 1959, qui attribuaient la quasi-totalité du Nil à l'Égypte et au Soudan, sont obsolètes. Ce différend juridique a des implications pour d'autres bassins africains, où les accords hérités de la période coloniale sont de plus en plus contestés. En Afrique de l'Ouest, les traités sur le fleuve Sénégal ou la Volta ont été renégociés dans les années 1960-1970, mais des questions persistent sur la répartition des eaux en période de stress hydrique.

Au-delà du droit, c'est la notion même de souveraineté qui est en jeu. L'Éthiopie, en construisant le GERD, a affirmé son droit à développer son potentiel hydroélectrique, sans se soucier des objections égyptiennes. Cette approche pourrait inspirer d'autres pays africains, qui voient dans les infrastructures hydrauliques un levier de développement. Mais elle pose la question de la solidarité régionale : comment éviter que la course aux barrages ne se fasse au détriment des pays en aval ? Les organisations régionales, comme la CEDEAO, ont un rôle à jouer pour prévenir de tels conflits, en promouvant des cadres de concertation et des études d'impact transfrontalières.

Un équilibre régional en recomposition

L'inauguration du GERD intervient dans un contexte de recomposition géopolitique de l'Afrique. Les puissances émergentes, comme l'Éthiopie, affirment leur leadership, tandis que les anciennes puissances coloniales voient leur influence décliner. Ce phénomène n'est pas propre à la Corne de l'Afrique. En Afrique de l'Ouest, des pays comme le Sénégal ou la Côte d'Ivoire connaissent une croissance économique soutenue, qui renforce leur poids diplomatique. La coopération régionale, portée par la CEDEAO, est un outil pour gérer ces nouvelles dynamiques, mais elle doit s'adapter à des États de plus en plus souverainistes.

L'absence d'accord sur le GERD est aussi un révélateur des faiblesses des mécanismes de résolution des conflits en Afrique. L'Union africaine, malgré ses efforts, n'a pas su imposer une médiation efficace. Cela pose la question de l'architecture de paix et de sécurité du continent, qui doit évoluer pour faire face aux défis transfrontaliers, qu'ils soient hydriques, énergétiques ou climatiques. Pour l'Afrique de l'Ouest, qui connaît des tensions similaires autour de l'eau, notamment dans le bassin du Niger, l'expérience du Nil offre des leçons sur l'urgence de renforcer les cadres de coopération.

Le cas du GERD illustre une tendance plus large : la montée en puissance des pays africains dans la gestion de leurs ressources naturelles, au détriment des équilibres hérités de la colonisation. Alors que le changement climatique accroît la pression sur les ressources en eau, la question de leur répartition équitable deviendra cruciale. L'Afrique de l'Ouest, avec ses bassins partagés et ses projets d'intégration énergétique, pourrait être un laboratoire pour de nouvelles formes de coopération, mais elle devra tirer les leçons des blocages observés sur le Nil pour éviter des conflits similaires.

Vérification : Le barrage a été mis en service en février 2022, pas en septembre 2025. · Le remplissage du réservoir a été achevé en septembre 2023, mais l'article dit 'remplissage achevé en 2023' ce qui est correct, mais la date de mise en service est fausse.