L'Agence française de développement (AFD) affiche un engagement massif en Afrique : 1 400 projets en cours, 35 milliards d'euros depuis 2017, dont 7,6 milliards via sa filiale Proparco. En Afrique de l'Ouest, cette stratégie rencontre des dynamiques régionales d'intégration et de transition, comme l'illustrent les investissements dans le port de Lomé et le barrage de Souapiti. Ces chiffres révèlent une ambition de partenariat de long terme, mais interrogent sur la soutenabilité et l'appropriation locale des projets.
AFD en Afrique de l’Ouest
35 milliards d’euros pour les transitions régionales — 1 400 projets en cours, un engagement de long terme entre intégration et appropriation locale.
AFD 35 Md€
« Ces chiffres révèlent une ambition de partenariat de long terme, mais interrogent sur la soutenabilité et l’appropriation locale des projets. »
— Cauris · extrait de l’articleL'AFD, définie depuis 2021 comme l'instrument financier de la politique française de développement, concentre son action sur les secteurs structurants des grandes transitions : énergie, infrastructures, agriculture durable, santé, éducation, numérique et entrepreneuriat. En Afrique de l'Ouest, cette approche se matérialise par des projets emblématiques comme le port de Lomé, hub logistique ayant traité 30,6 millions de tonnes en 2024, ou le barrage hydroélectrique de Souapiti en Guinée, dont le programme de formation d'ingénieurs illustre une volonté de transfert de compétences.
Des investissements alignés sur les priorités régionales Les financements de l'AFD s'inscrivent dans les stratégies des organisations régionales. La CEDEAO, avec son « Pacte d'avenir » en six piliers dévoilé en mai 2026, vise à consolider l'intégration économique. L'initiative « Choose Africa », qui a mobilisé 3,5 milliards d'euros pour 40 000 PME africaines, répond directement à l'objectif de renforcement du tissu entrepreneurial local. De même, les investissements dans les énergies renouvelables et les infrastructures de transport soutiennent les ambitions de l'UEMOA en matière d'interconnexion énergétique et de facilitation des échanges.
Cependant, cette présence massive soulève des questions. Le double mandat de l'AFD – lutte contre les inégalités et protection des biens publics mondiaux – peut générer des tensions entre priorités locales et globales. Par exemple, les projets d'énergie solaire et éolienne sont souvent vantés pour leur faible empreinte carbone, mais leur acceptation sociale et leur impact sur les communautés locales restent des enjeux critiques. Les 1 400 projets en cours nécessitent une coordination étroite avec les gouvernements et les acteurs privés pour éviter les doublons ou les dépendances budgétaires.
Une géopolitique du développement en mutation L'AFD intervient dans un contexte où d'autres puissances, comme la Chine ou la Turquie, multiplient leurs investissements en Afrique de l'Ouest. Le groupe AFD défend une vision fondée sur des « intérêts mutuels » et des « transformations partagées », comme le rappelle le sommet Africa Forward tenu au Kenya. Cette approche partenariale se distingue des modèles plus transactionnels, mais elle doit composer avec une perception parfois ambiguë de l'influence française dans la région. La question de l'appropriation locale des projets est centrale : les formations d'ingénieurs à Souapiti ou les financements de PME via Choose Africa visent à renforcer les capacités nationales, mais le risque de fuite des cerveaux ou de dépendance technologique persiste.
Les secteurs d'intervention de l'AFD recoupent les défis majeurs de l'Afrique de l'Ouest. L'énergie demeure un goulot d'étranglement : malgré des investissements dans l'hydroélectricité et les renouvelables, le recours aux centrales thermiques reste prégnant, comme le montre la politique énergétique du Togo. Les infrastructures de transport, essentielles pour l'intégration commerciale, bénéficient de financements, mais leur maintenance et leur rentabilité à long terme posent question. Enfin, le secteur minier, avec la production d'or en hausse, attire des investissements privés, mais l'AFD se concentre davantage sur les chaînes de valeur durables et la formalisation de l'exploitation artisanale.
L'évolution temporelle est notable : alors que les années 2010 ont vu une montée en puissance des financements chinois, le retour de l'AFD comme acteur majeur traduit une réorientation des stratégies françaises et européennes vers des « partenariats d'égal à égal ». Les 35 milliards d'euros engagés depuis 2017 représentent une augmentation significative par rapport à la décennie précédente, et l'accent mis sur le secteur privé via Proparco signale une recherche d'efficacité et de pérennité. Néanmoins, la soutenabilité de cette dynamique dépendra de la capacité des institutions régionales à absorber ces flux sans créer de déséquilibres.
La transition numérique, autre pilier de l'action de l'AFD, est encore embryonnaire en Afrique de l'Ouest. Les investissements dans les infrastructures de télécommunications et les start-ups locales pourraient accélérer l'inclusion financière et l'accès aux services, mais le fossé numérique entre zones urbaines et rurales reste béant. L'AFD mise sur des projets intégrés, combinant financement et assistance technique via Expertise France, mais la coordination avec les politiques nationales de digitalisation est cruciale.
En définitive, l'engagement de l'AFD en Afrique de l'Ouest illustre une évolution des modèles de coopération, passant d'une logique d'aide à une logique d'investissement partagé. Les chiffres impressionnants – 35 milliards d'euros, 40 000 PME soutenues – masquent des réalités complexes : la qualité de l'emploi créé, la durabilité environnementale des projets, et la participation des populations locales aux décisions. La réussite de cette stratégie dépendra de sa capacité à s'ancrer dans les priorités régionales tout en respectant la souveraineté des États.
L'ampleur des financements de l'AFD en Afrique de l'Ouest reflète une ambition de remodeler les relations Nord-Sud sur des bases d'intérêts mutuels. Mais cette démarche s'inscrit dans un contexte concurrentiel et des attentes locales élevées. L'avenir dira si ces 35 milliards d'euros parviennent à catalyser des transformations structurelles durables, ou si les contradictions du modèle – entre objectifs climatiques et besoins de développement – émergeront au grand jour.