Le président français Emmanuel Macron a annoncé le 11 mai 2026, lors du sommet Africa Forward à Nairobi, 23 milliards d'euros d'investissements pour l'Afrique, dont 14 milliards en provenance d'acteurs français publics et privés. Ce montant, qui vise à créer plus de 250 000 emplois, marque un tournant dans la relation économique entre la France et le continent, passant d'une logique d'aide à une logique d'investissement. Pour l'Afrique de l'Ouest, où plusieurs pays mènent leurs propres offensives de séduction des capitaux (Burkina Faso, Sénégal), cette annonce pose la question de la complémentarité avec les initiatives régionales de la CEDEAO et de l'UEMOA.

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Une rupture assumée avec l'aide traditionnelle

Emmanuel Macron a réaffirmé à Nairobi que l'Afrique a « besoin d'investissements » plutôt que d'aide publique, une position qui n'est pas nouvelle mais qui prend une ampleur inédite avec ce sommet. Les 23 milliards d'euros annoncés se décomposent en 14 milliards provenant d'acteurs français (entreprises, fondations, agences de développement comme l'AFD et Proparco) et 9 milliards d'investisseurs africains. Cette ventilation montre la volonté de co-investissement avec des capitaux locaux, même si la part française reste majoritaire. Les secteurs ciblés – transition énergétique (4,3 milliards), numérique et intelligence artificielle (3,76 milliards), économie bleue (3,3 milliards), agriculture (1 milliard), santé, industrialisation et finance – reflètent les priorités affichées des gouvernements africains, mais aussi les intérêts stratégiques français.

Une concurrence entre initiatives régionales et bilatérales ?

L'Afrique de l'Ouest n'est pas en reste de mobilisation des investissements. Les articles récents de Cauris.africa montrent une dynamique régionale soutenue : le Burkina Faso sollicite la BAD pour son Plan national de développement 2026-2030, le Sénégal a lancé le forum PRIC à Paris fin avril, et la CEDEAO a organisé à Abidjan des réunions de haut niveau avec l'OCDE sur l'attractivité du marché commun. Dans ce contexte, le sommet Africa Forward apparaît comme une initiative française qui pourrait entrer en concurrence ou en synergie avec ces efforts. La France mise sur des partenariats bilatéraux et continentaux, tandis que la CEDEAO cherche à renforcer son propre espace intégré. La question est de savoir si ces 23 milliards bénéficieront équitablement à l'Afrique de l'Ouest ou s'ils se concentreront sur des pays déjà prioritaires comme le Sénégal ou la Côte d'Ivoire.

Des enjeux de dette et de souveraineté

L'annonce de Macron intervient alors que plusieurs économies ouest-africaines sont sous pression budgétaire. Le cas de Sucrivoire, qui n'a pas versé de dividende depuis cinq ans pour réinvestir, illustre la fragilité de certaines filières. Les investissements promis, sous forme de prêts, garanties ou prises de participation, pourraient alourdir la dette extérieure s'ils ne sont pas conçus comme des apports en capital patient. Par ailleurs, la part des investisseurs africains (9 milliards) est encourageante, mais reste minoritaire. Elle reflète toutefois une tendance à la mobilisation de l'épargne locale, notamment via les fonds souverains et les institutionnels, que la CEDEAO cherche à encourager avec son marché financier régional.

Le numérique et l'énergie, leviers pour l'intégration régionale

Les secteurs mis en avant au sommet – transition énergétique et numérique – sont au cœur des stratégies ouest-africaines. La pose de la 1000e plaque fibre de Sonatel au Sénégal, avec un investissement record de 288,6 milliards FCFA, montre l'appétit pour les infrastructures. Un apport de 3,76 milliards d'euros dans le numérique pourrait accélérer la couverture régionale, condition du marché unique numérique de la CEDEAO. De même, les 4,3 milliards pour la transition énergétique pourraient financer des projets d'énergie solaire et hydraulique, prioritaires pour l'UEMOA. Mais la mise en œuvre dépendra de la coordination entre les financements français et les priorités nationales.

Une réponse aux critiques sur l'influence française

Ce sommet intervient dans un contexte de recul de l'influence française au Sahel, notamment après les ruptures avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Macron cherche à redéfinir le partenariat autour de l'économie plutôt que de la défense. Pour les pays d'Afrique de l'Ouest, cela peut être une opportunité de diversifier leurs sources de financement, mais aussi un risque de dépendance accrue. Les 9 milliards d'euros d'investisseurs africains suggèrent que le continent veut aussi peser dans le financement de son développement.

Le sommet Africa Forward de Nairobi s'inscrit dans une tendance plus large de réinvention des relations Europe-Afrique, où l'investissement privé et public remplace progressivement l'aide. Pour l'Afrique de l'Ouest, la question centrale reste la capacité à orienter ces flux vers ses priorités régionales – intégration, industrialisation, emploi – tout en préservant sa marge de manœuvre. La France, de son côté, devra démontrer que ce changement de logique n'est pas un simple affichage, mais une transformation durable des mécanismes de coopération.