Dans un entretien récent, l'expert Soufiane Bouchakour plaide pour un recentrage des politiques agricoles sur l'agriculteur et les territoires, face au stress hydrique et aux déséquilibres des filières. Ce diagnostic, formulé pour le Maroc, trouve un écho particulier en Afrique de l'Ouest, où les filières stratégiques (cacao, arachide, coton) peinent à se libérer des chaînes de valeur dominées par l'exportation de matières premières. Les investissements régionaux dans l'hydroélectricité et la logistique – comme le barrage de Souapiti et le port de Lomé – esquissent des pistes, mais le chemin vers la souveraineté alimentaire reste semé d'obstacles.
Souveraineté alimentaire : le chaînon manquant de la transformation locale
Malgré des investissements régionaux majeurs (barrage de Souapiti, port de Lomé), les filières cacao, arachide et coton restent dominées par l'exportation de matières premières. La transformation locale, clé de la souveraineté, demeure le maillon faible.
La Côte d'Ivoire capte la production mais exporte l'essentiel en l'état. La transformation locale reste le maillon faible des filières stratégiques ouest-africaines.
Les 3 défis structurels
Précipitations irrégulières menacent coton et arachide au Sahel. Le barrage de Souapiti (Guinée) irrigue des périmètres mais nécessite maintenance et formation technique.
Moins de 30 % du cacao ivoirien est transformé sur place. L'arachide et le coton subissent le même déséquilibre : exportation de matières premières sans valeur ajoutée.
Port de Lomé et barrage de Souapiti sont des atouts, mais la logistique régionale reste fragmentée. Le programme d'ingénieurs à Souapiti est un pas timide vers l'autonomie technologique.
« Recentrer les politiques agricoles sur l'agriculteur et les territoires, face au stress hydrique et aux déséquilibres des filières. »
Sources : entretien Soufiane Bouchakour · FMI · données filières 2024-2026
Un parallèle révélateur entre deux rives du Sahara
L'analyse de Soufiane Bouchakour sur l'agriculture marocaine met en lumière des tensions structurelles que l'on retrouve, amplifiées, en Afrique de l'Ouest. Le stress hydrique, déjà chronique au Maroc, s'étend au Sahel ouest-africain, où les précipitations irrégulières menacent les rendements du coton et de l'arachide. La réponse régionale se matérialise par des infrastructures comme le barrage de Souapiti en Guinée, qui, au-delà de l'hydroélectricité, irrigue des périmètres agricoles. Mais l'efficacité de ces ouvrages dépend d'une maintenance et d'une formation technique que le lancement récent d'un programme d'ingénieurs à Souapiti cherche à garantir, un pas timide vers l'autonomie technologique.
La transformation locale : le chaînon manquant
La faiblesse de la transformation locale des filières cacao et arachide illustre un déséquilibre persistant. Alors que la Côte d'Ivoire produit 45 % du cacao mondial, moins de 30 % est transformé sur place. Ce découplage entre production et valorisation freine la création de valeur et expose les économies aux fluctuations des cours mondiaux. L'arachide sénégalaise, historiquement orientée vers l'exportation d'huile brute, subit le même sort. L'appel de Bouchakour à « recentrer sur l'agriculteur et les territoires » résonne ici : il implique de réorienter les subventions et d'investir dans des unités de transformation décentralisées, soutenues par des institutions régionales comme la Banque Ouest-Africaine de Développement (BOAD), dont les prêts ont soutenu des projets agro-industriels au Togo et au Bénin.
Le rôle des infrastructures logistiques
Le port de Lomé, qui a traité plus de 30 millions de tonnes en 2024, est un hub stratégique pour l'exportation des produits agricoles ouest-africains. Cependant, cette position avantageuse peut aussi renforcer la dépendance aux marchés extérieurs si elle n'est pas adossée à une stratégie de transformation intérieure. Les récents investissements dans les corridors routiers et ferroviaires, évoqués dans les plans de la CEDEAO, visent à fluidifier l'acheminement des intrants et des produits transformés, mais leur impact reste conditionné à une volonté politique de réduire les barrières non tarifaires.
Une refonte nécessaire des mécanismes de soutien
Les politiques de subventions aux intrants, en vigueur dans plusieurs pays de la zone, ont montré leurs limites : elles favorisent souvent les grandes exploitations sans sécuriser les revenus des petits producteurs. Bouchakour insiste sur la nécessité d'une régulation plus fine, qui prendrait en compte les spécificités territoriales et climatiques. En Afrique de l'Ouest, l'expérience des filières cotonnières (Mali, Burkina Faso) illustre la fragilité de modèles basés sur des prix garantis, qui s'effondrent en cas de choc externe. La création de fonds de lissage ou d'assurances indicielles, portée par la BOAD, pourrait offrir une alternative, mais leur déploiement reste marginal.
Perspectives d'exportation et souveraineté : un équilibre à trouver
L'ambition de souveraineté alimentaire ne signifie pas un repli autarcique, mais une insertion plus équilibrée dans les marchés mondiaux. Le cacao ivoirien, par exemple, gagnerait à développer des labels de qualité et à négocier de meilleures marges, comme le suggèrent les tensions récurrentes avec les multinationales. De même, la filière arachidière sénégalaise pourrait miser sur la transformation en produits finis (pâtes, huiles raffinées) destinés à l'exportation régionale. Le Pacte d'avenir de la CEDEAO, dévoilé en mai 2026, inclut un pilier sur l'agriculture durable et la sécurité alimentaire, mais sa mise en œuvre dépendra de la capacité des États à harmoniser leurs politiques et à financer les infrastructures de transformation.
Les leçons venues du Maroc sur la nécessité de repenser les politiques agricoles « par le bas » trouvent un écho direct dans les dynamiques ouest-africaines. Entre investissements dans les barrages, formation d'ingénieurs et réforme des mécanismes de soutien, la région dispose d'atouts, mais leur coordination reste le maillon faible. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas : elle se construit dans l'articulation entre producteurs, territoires et institutions régionales, un chantier encore largement ouvert.