Les importations camerounaises de produits halieutiques ont bondi de 29 % en volume et de 37,8 % en valeur en 2025, atteignant 231,3 milliards de FCFA. Cette envolée, qui contredit les objectifs du Plan intégré d'import-substitution agropastoral et halieutique (Piisah), met en lumière les fragilités structurelles d'une filière stratégique pour la sécurité alimentaire de la sous-région. Alors que la Côte d'Ivoire et le Sénégal font face à des pressions similaires sur leurs balances alimentaires, ce cas camerounais éclaire un défi commun aux économies de la CEDEAO.
La facture explose, la souveraineté recule
En 2025, le Cameroun a importé pour 231,3 milliards FCFA de poissons et crustacés, malgré un plan d'import-substitution lancé en 2024.
Les chiffres publiés par l'Institut national de la statistique (INS) du Cameroun pour l'année 2025 sont sans équivoque : 267 601 tonnes de poissons et crustacés importées, contre 207 408 tonnes un an plus tôt. La facture, elle, grimpe à 231,3 milliards de FCFA, soit une hausse de 37,8 %. Cette progression résulte d'une conjonction inédite : les volumes augmentent de 29 % et le prix moyen à l'importation s'apprécie de 6,8 %, passant de 809 à 864 FCFA le kilogramme. Une telle dynamique interroge directement l'efficacité des politiques publiques censées réduire la dépendance extérieure.
Le Plan intégré d'import-substitution agropastoral et halieutique (Piisah), lancé en 2024 pour la période 2024-2026, visait précisément à renforcer l'offre nationale. Or, les données provisoires montrent que la production locale de poisson n'a progressé que de 1,2 % en 2025, à 249 083 tonnes, tandis que les importations explosaient. L'écart entre l'offre et la demande se creuse, révélant les limites d'une approche qui bute sur des contraintes structurelles : infrastructures de conservation insuffisantes, accès limité au crédit pour les petits pêcheurs, et faible attractivité des investissements dans l'aquaculture.
Cette situation n'est pas propre au Cameroun. Dans toute la région CEDEAO, la dépendance aux importations alimentaires constitue un point de vulnérabilité majeur. La Côte d'Ivoire, premier producteur d'huile de palme de l'UEMOA, a vu ses importations de produits de première nécessité augmenter, tandis que le Sénégal, sous pression sur sa balance commerciale, cherche à diversifier ses sources d'approvisionnement. La hausse des prix mondiaux des produits alimentaires, combinée à une demande intérieure croissante, pousse les États à arbitrer entre soutien à la production locale et nécessité de garantir des prix abordables pour les consommateurs.
Le cas du lait en poudre illustre la complexité de ces arbitrages. Au Cameroun, les importations de lait en poudre ou concentré ont augmenté de 8 % en volume, mais la facture a baissé de 1,2 % grâce à un recul du prix moyen de 8,5 %. Cette dissymétrie entre volumes et valeurs montre que les dynamiques de prix mondiaux peuvent parfois atténuer les pressions, mais elle ne résout pas la question fondamentale de la souveraineté alimentaire. Les importations cumulées de poisson et de lait ont mobilisé 264,1 milliards de FCFA de devises en 2025, contre 201 milliards l'année précédente, soit un bond de 31,4 % qui pèse lourdement sur les réserves de change.
Au-delà des chiffres, c'est la question de la stratégie régionale qui se pose. La CEDEAO et l'UEMOA ont fait de l'intégration agricole une priorité, mais les politiques nationales restent largement fragmentées. Les initiatives comme le Piisah, bien que louables, peinent à produire des résultats à court terme face à des défis qui dépassent les frontières nationales : changement climatique, pression sur les ressources halieutiques, et concurrence des produits importés souvent moins chers. La pêche artisanale, qui emploie des millions de personnes dans le golfe de Guinée, ne parvient pas à moderniser ses équipements, tandis que l'aquaculture, pourtant prometteuse, reste marginale faute d'investissements structurants.
La hausse des importations camerounaises de produits halieutiques en 2025 n'est donc pas un accident conjoncturel, mais le symptôme d'un modèle de développement alimentaire qui reste largement extraverti. Les données de l'INS, si elles confirment une tendance lourde, devraient inciter les décideurs de la sous-région à repenser leurs politiques : plutôt que de subir les fluctuations des marchés mondiaux, il s'agit de bâtir des filières régionales intégrées, capables de répondre à la demande urbaine croissante. Le chemin est long, mais les enjeux sont considérables pour la stabilité économique et sociale de l'Afrique de l'Ouest.
La flambée des importations halieutiques camerounaises n'est pas un cas isolé : elle reflète une tendance régionale où la pression sur les ressources naturelles et la croissance démographique exacerbent la dépendance alimentaire. Alors que les États de la CEDEAO cherchent à renforcer leur intégration économique, la question de la souveraineté alimentaire s'impose comme un test décisif. Les choix faits dans les prochaines années détermineront si l'Afrique de l'Ouest parviendra à transformer ses atouts agricoles et halieutiques en leviers de développement, ou si elle restera tributaire des importations.