Le chocolatier suisse Lindt & Sprüngli est visé par une plainte déposée aux États-Unis pour communication trompeuse sur ses efforts contre le travail des enfants dans ses chaînes d’approvisionnement en cacao. Cette affaire intervient alors que la Côte d'Ivoire, premier producteur mondial, prévoit une campagne 2025/26 record. Elle met en lumière le décalage persistant entre les engagements des multinationales et les réalités des filières ouest-africaines.

Lindt & Sprüngli devra répondre devant un tribunal du district de Columbia des accusations selon lesquelles ses promesses en matière de lutte contre le travail des enfants au Ghana et en Côte d’Ivoire seraient largement illusoires. La plainte, rapportée par Bloomberg, émane d’un cabinet d’avocats américain qui reproche au groupe suisse de bénéficier indirectement d’une production où le travail des enfants reste présent, malgré des engagements publics répétés. Lindt conteste fermement ces allégations et assure disposer de mesures de contrôle.

Cette action judiciaire s’inscrit dans un contexte de pression croissante sur les grands acheteurs de cacao. Les législations européennes et américaines se durcissent en matière de devoir de vigilance, obligeant les entreprises à justifier de l’origine éthique de leurs approvisionnements. Pour la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui représentent près de 60 % de la production mondiale, ces exigences externes se heurtent à des réalités socio-économiques complexes : des millions de petits planteurs vivent sous le seuil de pauvreté, et le travail des enfants y est un phénomène structurel.

La campagne 2025/26 confirme la vigueur de la filière ivoirienne. Selon l’Association ivoirienne du café et du cacao, la production devrait atteindre 2 à 2,1 millions de tonnes, un niveau élevé porté par de bonnes conditions climatiques et l’extension des surfaces cultivées. Mais cette abondance ne s’accompagne pas d’une amélioration des conditions de travail. Les mécanismes de certification, pourtant multipliés (Rainforest Alliance, Fairtrade), peinent à garantir une traçabilité complète et à éliminer les pratiques illicites.

Un écart entre promesses et pratiques

L’affaire Lindt illustre un problème récurrent dans le secteur : l’écart entre les discours commerciaux et la réalité sur le terrain. Les entreprises chocolatières affichent des objectifs ambitieux – élimination du travail des enfants d’ici 2025 ou 2030 – mais les progrès concrets restent mesurés. Des rapports récents d’ONG, comme le Cocoa Barometer, soulignent que les investissements dans la traçabilité et le revenu des producteurs sont insuffisants. Lindt, de son côté, a développé son propre programme de durabilité, mais la plainte pointe un manque de transparence sur son efficacité.

Cette plainte pourrait avoir des répercussions au-delà de l’entreprise. Elle renforce la pression sur l’ensemble des acheteurs de cacao ouest-africain, les incitant à revoir leurs mécanismes de contrôle. Pour les producteurs ivoiriens et ghanéens, l’enjeu est double : répondre aux exigences des marchés occidentaux tout en maintenant leur compétitivité. Certains observateurs redoutent que des normes trop strictes n’excluent des petits planteurs des chaînes d’approvisionnement formelles, aggravant leur précarité.

Une judiciarisation des engagements RSE

L’action contre Lindt s’ajoute à une série de procès intentés contre de grandes entreprises pour des faits similaires, notamment dans le secteur du chocolat. Nestlé et Cargill ont déjà été visés par des plaintes aux États-Unis au titre de l’Alien Tort Statute. Cette tendance révèle une méfiance croissante vis-à-vis des engagements volontaires des multinationales et une demande de responsabilité juridique plus ferme.

Pour l’Afrique de l’Ouest, cette judiciarisation représente à la fois un risque et une opportunité. D’un côté, elle peut contraindre les acheteurs à investir davantage dans des filières durables, au bénéfice des producteurs. De l’autre, elle pourrait accélérer une segmentation du marché, où seuls les grands exploitants certifiés auraient accès aux débouchés premium, laissant les plus vulnérables à la marge.

Au-delà du cas Lindt, cette plainte pose la question de l’efficacité des mécanismes volontaires face à des défis systémiques. Alors que la production de cacao en Afrique de l’Ouest continue de croître, la pression judiciaire pourrait bien redéfinir les contours de la responsabilité des acheteurs, avec des implications durables pour les économies ivoirienne et ghanéenne.