Du 12 au 16 juillet 2026, le Comité National de Surveillance (CNS) a réuni à Yamoussoukro les Agents d’Opération chargés de la Traçabilité Sociale (AOTS) pour un atelier de renforcement de leurs capacités. Organisé en partenariat avec le Conseil du Café-Cacao, cet événement vise à perfectionner les outils et les pratiques de suivi social dans les plantations, en réponse à des difficultés opérationnelles identifiées lors d’une évaluation récente. Il s’inscrit dans la stratégie ivoirienne de crédibiliser sa traçabilité sociale, condition sine qua non pour préserver ses parts de marché face aux exigences croissantes des importateurs européens et américains.

Infographie — Cacao

L’atelier de Yamoussoukro est plus qu’une simple formation technique : il révèle les tensions et les priorités d’une filière cacaoyère en quête de légitimité sociale. Les AOTS, déployés sur le terrain, sont les garants d’un engagement pris par Abidjan dès 2010 avec le Ghana, puis renforcé sous l’impulsion de la Première Dame Dominique Ouattara. Mais leur efficacité avait été mise en doute par une mission d’évaluation de la Plateforme de Partenariat Public-Privé, qui avait relevé des lacunes dans la coordination et les outils. Cet atelier constitue donc une réponse concrète à ces critiques, en cherchant à uniformiser les procédures et à recycler les agents sur les dimensions sociales de la production.

La traçabilité sociale ne se limite pas à la vérification de l’absence de travail des enfants. Elle englobe le suivi des conditions de vie des producteurs, l’accès à l’éducation et à la santé, et le respect des droits humains fondamentaux. En la renforçant, la Côte d’Ivoire veut prouver aux acheteurs internationaux – en particulier dans l’Union européenne, où le règlement sur la déforestation et la due diligence obligent à une transparence totale – que son cacao est « propre ». Cet enjeu est vital : selon les estimations, près de 70 % des fèves ivoiriennes sont exportées vers l’Europe, et tout risque de boycott ou de taxation punitive aurait des conséquences économiques désastreuses pour le pays.

L’atelier intervient dans un contexte où la pression internationale s’intensifie. Depuis 2023, le règlement européen sur les produits sans déforestation (EUDR) impose aux importateurs de prouver que leurs marchandises n’ont pas contribué à la dégradation des forêts. Bien que le cacao ne soit pas directement visé dans ses premières versions, les acteurs de la filière anticipent une extension future et intègrent déjà des critères sociaux stricts. Par ailleurs, des ONG comme Mighty Earth ou Global Witness publient régulièrement des rapports pointant les lacunes des systèmes de certification existants. L’atelier de Yamoussoukro peut être lu comme une tentative de répondre à ces critiques par une approche plus systématique et étatique.

Les défis restent cependant nombreux. Le premier est celui de la couverture : il existe environ un million de planteurs de cacao en Côte d’Ivoire, souvent dispersés dans des zones reculées. Les AOTS ne sont que quelques centaines, et leur déploiement se heurte à des problèmes logistiques et de financement. Le second est celui de la crédibilité : la traçabilité sociale ne vaut que si elle est vérifiable par des audits indépendants. Le partenariat avec le Bureau international du travail (BIT) et la Fondation ICI, évoqué lors de l’atelier, est un gage, mais leur présence ne garantit pas une absence totale de fraudes. Enfin, se pose la question du coût : la mise en conformité avec ces standards pourrait renchérir le prix du cacao ivoirien, le rendant moins compétitif face à des producteurs comme le Ghana ou l’Équateur.

Cette initiative s’inscrit dans une dynamique régionale plus large. Au Ghana, voisin et concurrent, le Cocobod a lancé des programmes similaires de traçabilité, en partenariat avec des entreprises comme Hershey ou Barry Callebaut. Les deux pays cherchent à coordonner leurs efforts pour éviter un dumping social qui nuirait à leur image collective. Mais la Côte d’Ivoire semble vouloir prendre une longueur d’avance en institutionnalisant la traçabilité sociale au sein de son Conseil du Café-Cacao, plutôt que de la déléguer entièrement au secteur privé. Cette approche souveraine pourrait renforcer sa position dans les négociations avec les multinationales, mais aussi exposer l’État à des critiques en cas de manquements.

L’atelier de Yamoussoukro illustre un tournant dans la manière dont la Côte d’Ivoire aborde la durabilité de sa filière cacao : d’une logique de répression (des trafiquants) à une logique de prévention et de suivi systématique. Reste à savoir si ce renforcement des capacités des AOTS suffira à convaincre les marchés et à améliorer concrètement les conditions de vie des producteurs, ou s’il ne sera qu’un outil de plus dans une communication institutionnelle. La réponse viendra des prochains rapports d’audit et des volumes d’exportation. Mais une chose est sûre : la traçabilité sociale est devenue un champ de bataille stratégique pour la souveraineté économique ivoirienne.