Avec 1,5 million de tonnes produites en 2025, la Côte d'Ivoire confirme sa place de leader mondial de l'anacarde. Mais le fait marquant de la campagne 2026 n'est pas le volume brut : c'est le quasi-doublement des noix transformées localement, passant de 344 000 à 659 000 tonnes en un an. Cette évolution, portée par des réformes lancées depuis plus d'une décennie, redessine les contours d'une filière longtemps cantonnée à l'exportation de matière première. Elle s'inscrit dans une dynamique régionale où plusieurs États ouest-africains cherchent à capter davantage de valeur ajoutée.

Infographie — Anacarde

Une progression industrielle sans précédent

La Côte d'Ivoire a franchi en 2025 le cap historique de 1,5 million de tonnes de noix de cajou brute, représentant plus d'un quart de l'offre mondiale. Les recettes d'exportation ont dépassé 1 000 milliards FCFA, consolidant le poids de l'anacarde dans l'économie nationale. Mais le gouvernement ivoirien ne compte plus se contenter de vendre brut : la stratégie de valorisation locale, amorcée avec l'instauration d'un prix plancher garanti en 2013, a profondément transformé le secteur.

Le volume de noix destiné aux usines locales a bondi de 344 026 tonnes en 2024 à 659 579 tonnes en 2025. Le taux de transformation locale est ainsi passé de 2% en 2011 à environ 43% aujourd'hui. Cette montée en puissance repose sur un parc industriel de 37 unités, dont 24 détenues majoritairement par des investisseurs ivoiriens. Le secteur génère près de 20 000 emplois directs, occupés aux deux tiers par des femmes.

Des réformes structurantes et un impact social tangible

La politique de prix plancher, fixé à 400 FCFA/kg pour la campagne 2026 (après 425 FCFA/kg en 2025), a sécurisé les revenus des producteurs tout en régulant le marché. Les autorités insistent sur le lien entre transformation locale et amélioration des conditions de vie dans les zones rurales. L'essor des unités de transformation, souvent localisées en région, contribue à la création d'emplois décents, notamment pour les femmes, qui constituent une main-d'œuvre essentielle dans le décorticage et le conditionnement.

Cette dynamique répond à un impératif de souveraineté économique : réduire la dépendance aux aléas des cours mondiaux de la noix brute, volatils et dictés par les grands importateurs asiatiques. En maîtrisant la transformation, la Côte d'Ivoire peut capter une part plus importante de la valeur ajoutée, stabiliser les revenus des acteurs et renforcer sa position dans les négociations internationales.

Cap sur les 50% : quels défis ?

L'objectif affiché est de dépasser le seuil des 50% de transformation locale dans les prochaines années. Pour y parvenir, le pays devra relever plusieurs défis : l'accès à l'énergie, indispensable pour des usines gourmandes en électricité; la formation d'une main-d'œuvre qualifiée; et l'amélioration de la logistique d'exportation des produits transformés (amandes, huile, coques).

À cet égard, le développement de hubs logistiques comme le port de Lomé, qui a traité plus de 30,6 millions de tonnes de marchandises en 2024, constitue un atout régional. Les amandes ivoiriennes pourraient emprunter ces corridors pour gagner les marchés internationaux. Parallèlement, la montée en compétence des ingénieurs locaux, illustrée par des programmes de formation similaires à ceux lancés autour du barrage de Souapiti en Guinée, pourrait bénéficier au secteur agro-industriel.

Une tendance régionale vers la transformation locale

La Côte d'Ivoire n'est pas seule dans cette quête. Au Burkina Faso, au Ghana ou au Bénin, des initiatives émergent pour encourager le traitement local de l'anacarde. Mais le pays fait figure de pionnier, avec un écosystème déjà structuré et des résultats tangibles. Cette avance pourrait lui conférer un avantage compétitif décisif dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), où les produits transformés bénéficieront de préférences tarifaires.

Les récents développements au sein de la CEDEAO, avec la proposition d'un « Pacte d'avenir » en six piliers pour consolider l'intégration, offrent un cadre propice à une harmonisation des politiques agricoles régionales. Une coordination sur la transformation locale pourrait éviter les doublons et favoriser des chaînes de valeur transfrontalières.

Un levier de souveraineté pour l'Afrique de l'Ouest

Au-delà des chiffres, la progression de la transformation de l'anacarde en Côte d'Ivoire illustre une tendance lourde en Afrique de l'Ouest : le passage d'une économie de rente extractive à une industrialisation par les ressources agricoles. Cette mutation, bien que progressive, redéfinit les rapports de force avec les acheteurs internationaux et renforce la résilience des économies locales.

Le défi reste immense : assurer une montée en qualité pour concurrencer les standards internationaux, tout en maintenant des coûts compétitifs. Mais l'élan est donné, et la filière anacarde pourrait bien servir de modèle pour d'autres productions stratégiques comme le cacao, le coton ou l'arachide.

La trajectoire ivoirienne dans l'anacarde illustre comment une politique agricole cohérente, combinée à des investissements industriels, peut transformer une filière d'exportation brute en un vecteur de développement inclusif. Cette expérience interroge les autres États ouest-africains sur leur capacité à reproduire ce modèle, dans un contexte où la souveraineté alimentaire et industrielle devient un enjeu central des stratégies de croissance régionale.