Le Sénégal, troisième producteur ouest-africain de noix de cajou derrière la Côte d’Ivoire et le Nigeria, exporte plus de 90 % de sa récolte à l’état brut. Pour inverser cette tendance, l’Interprofession cajou (ICAS) propose un prélèvement de 20 FCFA/kg sur les exportations, destiné à financer un fonds de soutien à toute la chaîne de valeur. Mais la mesure, réclamée par les transformateurs, se heurte à l’opposition des exportateurs, qui plaident pour un report en 2027.

Infographie — Anacarde

Une mesure qui divise la filière

Le 25 juin 2026, à Ziguinchor, les transformateurs de noix de cajou se sont réunis pour réaffirmer leur soutien à la contribution volontaire forfaitaire et obligatoire de 20 FCFA par kilogramme exporté. Pour Elimane Dramé, président du Collège des transformateurs de la zone Sud, ce prélèvement est indispensable pour « doubler voire tripler les rendements actuels (300 kg/ha), renforcer la transformation locale et sécuriser un stock de sécurité ». Le fonds ainsi constitué servirait aussi à financer la recherche, l’amélioration variétale et l’accompagnement des producteurs vers les normes techniques.

En face, les exportateurs, réunis au sein de l’ICAS, demandent un délai supplémentaire jusqu’en 2027, arguant de contrats déjà signés avec des acheteurs internationaux. Le ministre du Commerce, Serigne Guèye Diop, a appelé les parties à poursuivre le dialogue, sans trancher. La question est sensible : elle met en balance deux visions de la filière, l’une tournée vers l’exportation brute, l’autre vers une industrialisation locale encore balbutiante.

Un bras de fer qui dépasse le Sénégal

Ce débat sénégalais s’inscrit dans un mouvement régional plus large, où plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest cherchent à transformer davantage leurs matières premières agricoles. En Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cajou, une taxe similaire existe déjà (15 FCFA/kg en 2025) et alimente un fonds de développement. Au Bénin, la stratégie de faire du pays un « néo-Singapour africain » passe aussi par un appui à la transformation locale. Pourtant, les obstacles restent nombreux : accès au crédit, fiabilité électrique, concurrence des normes internationales.

Au Sénégal, le poids des exportateurs reste fort. Le pays exporte chaque année environ 30 000 tonnes de noix brutes, principalement vers l’Inde et le Vietnam, où elles sont transformées. La marge de manœuvre des transformateurs locaux est limitée : les unités existantes tournent à moins de 30 % de leur capacité, faute d’approvisionnement régulier et de compétitivité-prix face aux grands transformateurs asiatiques.

Un calendrier politique serré

La décision sur la taxe intervient dans un contexte politique et économique tendu. Le Sénégal, sous la présidence de Bassirou Diomaye Faye, a fait de la souveraineté alimentaire et industrielle un axe majeur. Le gouvernement encourage la transformation locale, mais doit composer avec les engagements internationaux et les exigences des bailleurs.

Les transformateurs, eux, ne cachent pas leur détermination. « Nous voulons une résolution rapide », insiste Elimane Dramé, qui espère que le gouvernement arbitrera en leur faveur d’ici la prochaine campagne, qui débute en mars 2027. Un report serait perçu comme un recul face aux intérêts exportateurs.

Une filière à la croisée des chemins

Au-delà du duel entre exportateurs et transformateurs, c’est la question du modèle de développement de la filière qui est posée. Le cajou sénégalais, comme le cacao ivoirien ou le coton burkinabè, illustre le dilemme africain : faut-il continuer à vendre sa matière première brute, ou investir dans une industrialisation coûteuse mais créatrice d’emplois et de valeur ajoutée ?

La taxe de 20 FCFA/kg ne résoudra pas à elle seule tous les problèmes. Mais elle est un symbole de la volonté de certains acteurs de sortir du piège de la commodité. Les prochains mois diront si le Sénégal parvient à imposer sa vision, ou si les forces du marché, adossées aux contrats d’exportation, continueront de dicter la loi.

La décision attendue sur le prélèvement de 20 FCFA/kg au Sénégal dépasse le simple cadre fiscal. Elle révèle les tensions structurelles qui traversent les filières agricoles ouest-africaines, partagées entre insertion dans les chaînes de valeur mondiales et quête de souveraineté économique. Alors que la campagne 2026 s’achève, le gouvernement sénégalais doit trancher : donner un signal fort aux transformateurs, ou ménager les exportateurs qui assurent l’essentiel des recettes. Quoi qu’il en soit, ce débat est appelé à se reproduire dans d’autres pays de la région, où la transformation locale reste un horizon plus qu’une réalité.