Le groupe Nasco va construire au Cameroun une usine sucrière de 300 000 tonnes par an, un investissement de 100 millions de dollars qui devrait en faire le premier producteur de la zone CEMAC. Ce projet, annoncé le 13 juillet 2026, intervient dans un contexte sécuritaire tendu au Sahel mais aussi de redéploiement des capitaux agro-industriels en Afrique subsaharienne. Il interroge sur la capacité des États ouest-africains à attirer des investissements structurants dans un environnement régional marqué par l'instabilité.

Infographie — Investissement

Le groupe camerounais Nasco, connu pour ses activités dans l'agroalimentaire et la distribution, franchit un cap avec un projet industriel de 100 millions de dollars (57,4 milliards de FCFA) destiné à produire 300 000 tonnes de sucre par an à partir de 2028. Le financement, bouclé auprès de la General Bank of Cameroon et de CCA-Bank SA, permettra d'engager les travaux de génie civil. L'usine deviendrait ainsi la plus importante unité sucrière de la sous-région CEMAC, dépassant la Société sucrière du Cameroun (Sosucam), filiale du groupe Castel, dont la cession est désormais officielle.

Ce mégaprojet sucrier pose plusieurs jalons pour l'écosystème d'affaires ouest-africain, même s'il est géographiquement situé en Afrique centrale. D'abord, il confirme que l'agro-industrie reste un secteur refuge pour les capitaux privés en Afrique, malgré les incertitudes sécuritaires. Au Mali, par exemple, les discussions de mai 2026 entre le ministre de l'Agriculture et la SFI (IFC) sur le financement agricole montrent une volonté de soutenir ce type de filière. Pourtant, les attaques jihadistes et les explosions de mines, comme celle qui a tué un lycéen dans la forêt du Baoulé en mai, freinent l'investissement dans les zones rurales. Le contraste est frappant : alors que le Sahel lutte contre l'insécurité, le Cameroun, relativement épargné dans sa partie sud, parvient à lever 100 millions de dollars pour une usine sucrière.

Ce décalage révèle une fragmentation des dynamiques d'investissement en Afrique de l'Ouest et centrale. D'un côté, les pays du Golfe de Guinée (Côte d'Ivoire, Ghana, Nigéria) attirent des capitaux agro-industriels. De l'autre, les États sahéliens peinent à convertir leur potentiel agricole en projets bancables en raison des risques sécuritaires. Le projet Nasco, en s'implantant au Cameroun, bénéficie d'une stabilité relative et d'un accès aux financements internationaux. La SFI, déjà active au Mali, pourrait voir ce projet comme un modèle à reproduire ailleurs, à condition que les conditions de sécurité s'améliorent.

Par ailleurs, l'entrée de Nasco sur le marché sucrier camerounais coïncide avec le désengagement du groupe Castel via Somdiaa. Ce mouvement de recomposition du capital dans l'agro-industrie sucrière ouvre des opportunités pour de nouveaux acteurs, y compris ouest-africains. Des groupes comme Saro Agrícola (Mali) ou Sucaf (Côte d'Ivoire) pourraient être tentés d'étendre leurs capacités. La disponibilité de la matière première reste le facteur clé : Nasco devra constituer ses propres plantations, un défi que Sosucam a relevé en plusieurs décennies dans la Haute-Sanaga. Cela implique un investissement foncier et une intégration verticale que peu de groupes peuvent assumer.

Le calendrier du projet (mise en service en 2028) suggère que les banques locales ont une confiance suffisante dans l'économie camerounaise pour engager des fonds à long terme. Cet appétit pour le risque contraste avec la timidité des institutions financières ouest-africaines face aux grands projets agricoles. Pourtant, la zone UEMOA affiche une demande croissante en sucre, notamment pour l'industrie agroalimentaire et la consommation domestique. Les importations de sucre brut depuis le Brésil ou l'Europe pourraient être en partie substituées par une production régionale si des unités comme celle de Nasco voient le jour.

Ce projet s'inscrit dans une tendance plus large : la montée en puissance des champions nationaux dans l'agro-industrie. Au Nigeria, Dangote Sugar a déjà une capacité de plus de 1,4 million de tonnes. Au Ghana, Bui Sugar Development Authority relance la production. L'Afrique de l'Ouest, si elle veut peser, doit accélérer les réformes foncières, améliorer la sécurité dans les zones de production et faciliter l'accès au financement. Le projet Nasco montre qu'avec un montage financier solide et un environnement stable, des investissements de cette ampleur sont possibles.

Enfin, la dimension géopolitique ne doit pas être négligée. Le retrait de Castel du Cameroun et l'arrivée de Nasco illustrent un mouvement de « cession africaine » : les capitaux locaux remplacent les groupes européens historiques. En Afrique de l'Ouest, des dynamiques similaires existent, notamment avec l'essor du groupe SIFCA en Côte d'Ivoire. La question est de savoir si les États sahéliens, fragilisés par le terrorisme, peuvent offrir un cadre suffisamment sûr pour que ces capitaux s'investissent massivement dans l'agriculture.

Au-delà du sucre, ce projet camerounais pose la question de la souveraineté alimentaire régionale. L'Afrique de l'Ouest importe encore massivement du sucre, du riz ou du blé. Les investissements agro-industriels privés, comme celui de Nasco, sont une pièce du puzzle. Mais sans stabilité sécuritaire et sans accès au foncier, les savanes ouest-africaines risquent de rester à l'écart de cette dynamique. L'avenir dira si le Sahel parviendra à attirer des capitaux comparables, ou si la fracture entre littoral et intérieur se creusera encore.