Le 20 mai, le PDG de Ciments de l’Afrique (CIMAF), Anas Sefrioui, a rencontré le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema pour sceller un investissement de 40 millions d’euros dans une troisième ligne de production de l’usine d’Owendo. Cette annonce, qui suit de près la cession de la dernière cimenterie française du groupe, illustre un mouvement plus large : les industriels marocains tournent résolument le cap vers l’Afrique, abandonnant des marchés européens matures. Pour l’Afrique de l’Ouest, où CIMAF est déjà solidement implanté, ce choix pose la question des priorités régionales et des relais de croissance dans la zone.
Recentrage africain d’un cimentier marocain
CIMAF accélère son pivot vers l’Afrique : 40 M€ au Gabon, sortie de France. Quel impact pour l’Afrique de l’Ouest ?
Cession de la dernière cimenterie en France. Le groupe réalise déjà l’essentiel de son chiffre d’affaires sur le continent.
Owendo devient un hub pour le Congo, la RDC et l’Angola. Demande portée par la relance infrastructurelle.
Usine d’Owendo — capacité régionale renforcée
- Rencontre au sommet : le PDG Anas Sefrioui avec le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema.
- Investissement dans une troisième ligne de production à Owendo.
- Sortie progressive d’Europe : dernière cimenterie française cédée.
- Afrique de l’Ouest : CIMAF déjà solidement implanté, quels relais de croissance ?
L’accord conclu à Libreville ne se limite pas à un simple ajout de capacité. En densifiant sa présence au Gabon, CIMAF mise sur un marché où la demande en matériaux de construction est portée par la relance infrastructurelle promise par le régime de transition. Le pays dispose de ressources minières et forestières qui soutiennent une activité logistique soutenue, mais sa production de ciment reste insuffisante pour couvrir les chantiers publics et privés. L’usine d’Owendo, située dans la zone économique spéciale, devient un pivot régional, capable d’alimenter également les marchés voisins du Congo, de la République démocratique du Congo ou encore de l’Angola.
Ce mouvement n’est pas isolé. Deux jours avant cette annonce, la presse marocaine révélait la cession de la dernière cimenterie française de CIMAF, signant une sortie progressive de l’Europe. Le groupe, qui réalise déjà l’essentiel de son chiffre d’affaires en Afrique, accélère une stratégie de recentrage amorcée depuis une décennie. Le contraste est saisissant : là où les marges en Europe sont comprimées par la concurrence et la stagnation, les économies africaines offrent des perspectives de croissance liées à l’urbanisation rapide et aux grands projets d’infrastructure – barrages, routes, ports, logements.
Pour l’Afrique de l’Ouest, la décision de CIMAF d’investir au Gabon interroge. Le groupe est historiquement fort dans la région : il exploite des usines au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Mali. Mais les contextes ouest-africains sont marqués par une concurrence accrue – Dangote Cement, HeidelbergCement, LafargeHolcim – et par des risques sécuritaires et politiques dans le Sahel. Le Gabon, malgré une transition politique encore incertaine, offre une stabilité relative et un accès à des marchés d’Afrique centrale moins disputés. Ce faisant, CIMAF diversifie son portefeuille régional, réduisant sa dépendance à l’égard de l’Afrique de l’Ouest.
Cette évolution s’inscrit dans une tendance plus large où les champions marocains – OCP, Attijariwafa Bank, Maroc Telecom, CIMAF – multiplient les implantations sur le continent. Le Maroc fait de l’Afrique sa frontière naturelle, profitant de sa proximité culturelle et de l’expertise de ses ingénieurs. L’investissement gabonais de CIMAF n’est donc pas une exception, mais un maillon d’une chaîne stratégique qui vise à capter la demande africaine en biens intermédiaires et en services. Les projets lancés en Afrique de l’Ouest – comme le barrage de Souapiti en Guinée, le port de Lomé au Togo ou les centrales thermiques – nécessitent tous des volumes massifs de ciment. En renforçant ses capacités en Afrique centrale, CIMAF se positionne pour approvisionner ces chantiers tout en consolidant sa présence sur un second front.
Le pari n’est pas sans risques. Le marché gabonais reste de taille modeste comparé à celui du Nigeria ou de la Côte d’Ivoire, et le coût de l’énergie y est élevé. Mais la décision de CIMAF témoigne d’une lecture fine des dynamiques régionales : les investisseurs marocains ne se limitent plus aux zones francophones ouest-africaines ; ils explorent les pays d’Afrique centrale comme le Gabon, le Congo ou la République démocratique du Congo, où les besoins en ciment sont tout aussi importants et où la concurrence est moins féroce.
Ce rééquilibrage pourrait redessiner la carte des flux d’investissement en Afrique. Si les fonds marocains se détournent partiellement de l’Afrique de l’Ouest vers d’autres régions, les États ouest-africains devront redoubler d’efforts pour attirer les capitaux étrangers – en améliorant le climat des affaires, en sécurisant les zones de production et en proposant des garanties. Par ailleurs, l’exemple de CIMAF montre que les groupes africains sont désormais capables de bâtir des stratégies continentales, sans passer par les multinationales historiques. C’est un signe de maturité pour l’industrie africaine.
L’investissement de CIMAF au Gabon illustre la recomposition des chaînes de valeur en Afrique : les groupes régionaux deviennent des acteurs continentaux, arbitrant entre zones de croissance et de risque. Pour l’Afrique de l’Ouest, cela pose la question de sa capacité à retenir les champions marocains face à la concurrence d’autres régions. Plus largement, ce mouvement annonce une nouvelle phase de l’intégration économique africaine où les décisions d’investissement privé précèdent parfois les politiques publiques.