Le Gabon lance un vaste projet de gaz naturel liquéfié à Cap Lopez, d’un montant de 2 milliards de dollars, porté par Perenco. Ce chantier vise à transformer un site historique d’exportation pétrolière en un hub gazier intégré. Il interroge les stratégies de souveraineté énergétique en Afrique de l’Ouest, où le Sénégal et la Mauritanie s’apprêtent à monter en puissance sur le gaz.

Le Cap Lopez, terminal pétrolier vieux de près de 70 ans, vit une mue profonde. L’investissement de 2 milliards de dollars annoncé par Perenco doit y ajouter des unités de liquéfaction, de traitement et de stockage du gaz, jusque-là brûlé à la torche. Ce virage répond à une double urgence pour Libreville : diversifier des recettes publiques trop dépendantes du pétrole brut et valoriser une ressource sous-exploitée. Le gaz devient ainsi un levier de souveraineté économique, capable de générer des revenus stables sur le long terme. Le Gabon mise sur un réseau de 500 kilomètres de pipelines pour collecter la production des différents champs gaziers, reliant l’amont à l’aval.

Ce modèle n’est pas sans écho en Afrique de l’Ouest. Le Sénégal et la Mauritanie, avec le champ Grand Tortue Ahmeyim (GTA), s’engagent dans une dynamique comparable. Mais à la différence du Gabon, ces deux pays partagent une ressource transfrontalière, ce qui complexifie la gouvernance et le partage des bénéfices. Le projet gabonais, entièrement national, offre un cas d’école où l’État garde la maîtrise des infrastructures stratégiques. Pour les décideurs ouest-africains, la question est de savoir si une intégration verticale similaire est possible dans un contexte de partenariat public-privé avec des majors comme BP et Kosmos Energy.

Au-delà de l’infrastructure, le financement des projets gaziers reste un enjeu central. Les 2 milliards de dollars avancés par Perenco au Gabon témoignent d’une confiance dans la stabilité du cadre juridique et fiscal du pays. En Afrique de l’Ouest, les investisseurs scrutent les réformes en cours, notamment au Sénégal où le nouveau code pétrolier et gazier a été adopté en 2024. Le Sénégal et la Mauritanie doivent convaincre qu’ils offrent un environnement aussi attractif que le Gabon, tout en maximisant les retombées locales via le contenu national.

La transformation du Cap Lopez illustre une tendance régionale : la monétisation du gaz associé et la fin du torchage. En Afrique de l’Ouest, des pays comme le Nigeria et le Ghana ont déjà lancé des projets similaires, mais les résultats restent inégaux. Le défi est à la fois technique – construire des gazoducs et usines de liquéfaction – et politique : maintenir une vision cohérente sur plusieurs décennies, malgré les alternances électorales et les pressions fiscales. Le Gabon, avec ses 50 ans d’expérience pétrolière, bénéficie d’une certaine maturité institutionnelle que les pays ouest-africains doivent encore consolider.

Enfin, l’émergence de hubs gaziers comme Cap Lopez pose la question de l’intégration régionale des marchés. La CEDEAO promeut un marché régional de l’électricité, mais le gaz reste largement exporté hors du continent. Le Gabon envisage des exportations de GNL, mais aussi une utilisation domestique pour l’industrie et l’électricité. Pour le Sénégal et la Mauritanie, la priorité sera de trouver un équilibre entre exportations lucratives et approvisionnement local, afin de ne pas reproduire le schéma d’une croissance extravertie. Le projet gabonais, par son ampleur et son ancrage national, offre une référence pour repenser la souveraineté énergétique en Afrique de l’Ouest.

Alors que le Cap Lopez se réinvente, les pays ouest-africains observent avec attention. La réussite de ce projet dépendra de la capacité du Gabon à attirer les investissements nécessaires tout en répondant aux exigences sociales et environnementales. Pour le Sénégal et la Mauritanie, l’heure est aux arbitrages : comment bâtir une industrie gazière qui serve à la fois les finances publiques, le développement local et la transition énergétique ? Le choix du modèle – hub intégré ou consortium international – déterminera leur degré de souveraineté énergétique pour les décennies à venir.