Au premier trimestre 2026, le baromètre à long terme de l'uranium a franchi les 94 dollars la livre, un niveau inédit depuis 18 ans. Cette flambée traduit une pénurie programmée de l’offre, accentuée par la décision du Kazakhstan – premier producteur mondial – de réduire sa production de 5 %. Pour le Niger, quatrième fournisseur historique, la conjoncture est paradoxale : les ressources existent, mais leur exploitation est entravée par des blocages politiques, juridiques et industriels qui limitent sa capacité à capitaliser sur cette tension des marchés.
Uranium à 94 $ : la raréfaction de l’offre redessine les équilibres
Au 1er trimestre 2026, le baromètre long terme franchit 94 $/lb, un record depuis 18 ans. Le Kazakhstan réduit sa production de 5 % en 2026. Le Niger, 4e producteur historique, voit ses ressources bloquées.
Les électriciens sont prêts à payer un surcoût pour sécuriser leurs approvisionnements futurs, plutôt que de compter sur des achats au dernier moment.
Une prime de rareté qui dit long sur les fondamentaux
Contrairement au cuivre ou à l’or, l’uranium ne s’échange pas sur un marché centralisé. Deux indicateurs coexistent : le prix spot, reflet de transactions promptes sur un marché étroit, et le prix terme, qui fixe les conditions des contrats pluriannuels. C’est ce dernier, bien plus significatif pour les utilities, qui a bondi à 94 dollars la livre fin mars 2026, contre 86,50 dollars six mois plus tôt. L’écart grandissant avec le spot (autour de 85 dollars) indique que les électriciens sont prêts à payer un surcoût pour sécuriser leurs approvisionnements futurs, plutôt que de compter sur des achats au dernier moment.
Cette tension est directement liée à l’annonce, fin 2025, de la réduction de la production kazakhe. Le géant d’Asie centrale, qui assure plus de 40 % de l’approvisionnement mondial, a abaissé son objectif 2026 de 32 777 à 29 697 tonnes d’uranium, soit l’équivalent de 5 % de la production primaire globale. En parallèle, Astana a modifié son code minier pour limiter les transferts de droits d’exploitation aux sociétés où l’État détient au moins 75 % du capital. Un double signal qui renforce la mainmise du pays sur ses ressources et réduit la flexibilité des opérateurs internationaux.
Le Niger pris en tenaille entre potentiel et instabilité
Dans ce paysage, le Niger dispose d’atouts évidents. Ses réserves d’uranium figurent parmi les plus importantes au monde, et le gisement d’Imouraren, à lui seul, pourrait doubler sa production. Mais l’environnement est devenu hostile. Depuis le coup d’État de juillet 2023, les relations avec la France – via Orano, actionnaire majoritaire de la SOMAÏR – se sont dégradées. En décembre 2025, Niamey a retiré le permis d’exploitation d’Imouraren à Orano, tout en engageant des discussions avec des partenaires russes et chinois. Parallèlement, le projet Dasa du canadien Global Atomic, qui devait entrer en production en 2027, a été repoussé à 2028 en raison de difficultés de financement.
Cette situation bloque l’augmentation de l’offre nigérienne au moment où elle serait la mieux valorisée. Les prix élevés pourraient théoriquement améliorer les recettes budgétaires – l’uranium représentait encore 5 % du PIB et 20 % des exportations avant la crise – mais l’absence de visibilité sur les nouvelles exploitations prive le pays de rentrées supplémentaires. En outre, la fronde des populations locales, comme le montre la marche à Tillabéri en mai 2026 contre l’exploitation minière, ajoute une pression sociale qui retarde les décisions.
Un enjeu de souveraineté énergétique régionale
À l’échelle ouest-africaine, la hausse des prix de l’uranium intervient alors que plusieurs pays s’intéressent au nucléaire civil. Le Ghana, le Burkina Faso et le Nigeria ont signé des accords avec Rosatom pour étudier la construction de réacteurs de petite taille. Mais pour l’heure, aucun pays de la zone CEDEAO n’exploite de centrale, et l’uranium nigérien continue d’être exporté brut vers la France, le Japon et d’autres clients historiques. La tension actuelle pourrait accélérer les projets régionaux, mais elle expose aussi le Niger à une concurrence accrue de la part du Kazakhstan ou de la Namibie, qui ont su attirer des investissements malgré la cyclicité du marché.
Le signal envoyé par le marché à long terme de l’uranium est clair : l’offre se resserre structurellement, et les utilities sont prêtes à payer le prix fort pour sécuriser leurs approvisionnements. Mais pour le Niger, cette fenêtre de marché coïncide avec une paralysie politique et industrielle qui l’empêche d’en tirer pleinement parti. La question qui se pose désormais est moins celle du prix que de la capacité du pays à sortir de l’ornière institutionnelle pour redevenir un fournisseur fiable – ou laisser d’autres producteurs capter une rente qui pourrait être la sienne.
Données de référence : Croissance du PIB réel : 6.9% (FMI)