Le lancement jeudi de la conduite d’alimentation en gaz naturel de Jelma, dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, ouvre enfin la voie aux premiers raccordements domestiques et industriels. Un projet stratégique lancé en 2018, mais longtemps retardé par des difficultés de gestion. Alors que l’Afrique de l’Ouest accélère ses exportations d’hydrocarbures, ce cas tunisien éclaire une question régionale : la souveraineté énergétique ne se joue pas seulement au niveau des terminaux d’exportation, mais aussi dans les tuyaux qui irriguent les foyers. Une mise en perspective nécessaire pour les pays du Sahel confrontés à un défi similaire.

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Un projet de 2018 enfin abouti

Selon un communiqué de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG), les habitants de Jelma peuvent désormais déposer leurs demandes de raccordement, pour des usages domestiques, industriels ou commerciaux. Le gouverneur de Sidi Bouzid, Fayçal Balsaoudi, a supervisé l’opération, marquant une étape concrète pour cette région de l’intérieur souvent marginalisée. Le projet d’alimentation en gaz de Jelma, Lassouda et Sidi Bouzid, lancé en 2018, avait accumulé les retards en raison d’une gestion jugée inadaptée et d’un déficit de communication avec les citoyens.

Cette mise en service intervient dans un contexte tunisien délicat. Le pays, producteur de gaz, est devenu dépendant des importations pour couvrir sa consommation, tandis que la STEG accumule les déficits. L’extension du réseau à de nouvelles villes vise à réduire la facture énergétique et à stimuler l’investissement local. Mais elle illustre surtout la lenteur des infrastructures de distribution, souvent plus complexes à réaliser que les grands projets d’extraction offshore.

L’Afrique de l’Ouest, un laboratoire de la même équation

Cette situation résonne fortement à quelques milliers de kilomètres de là. En mai 2026, le Sénégal a exporté 2,93 millions de barils de pétrole brut depuis le champ offshore de Sangomar, selon un document officiel. Les volumes de gaz naturel liquéfié du projet Grande Tortue Ahmeyim (GTA), co-développé avec la Mauritanie, progressent également. Ces ventes ont permis à la balance commerciale sénégalaise de renouer avec l’excédent en mars 2026, après des années de déficit. Une transformation qui suscite des attentes immenses dans la sous-région.

Pourtant, l’essentiel reste à faire pour que ces revenus se traduisent en amélioration tangible du quotidien. Le raccordement des foyers, la fiabilité du réseau électrique et le développement de la pétrochimie locale sont des chantiers encore embryonnaires dans la plupart des pays producteurs. La Mauritanie, de son côté, a accueilli en juin une mission de la Banque mondiale consacrée au secteur gazier, signe d’un appui international à une exploitation rapide des ressources. Mais cette exploitation demeure tournée vers l’exportation, avec des infrastructures de distribution intérieure presque inexistantes.

La souveraineté énergétique, une affaire d’échelle

Le cas tunisien montre que la souveraineté énergétique ne se décrète pas avec un terminal méthanier. Elle se joue dans la capacité d’un État à amener l’énergie jusqu’aux zones résidentielles et industrielles, à un coût abordable. En cela, les retards de Sidi Bouzid ne relèvent pas de la simple anecdote. Ils soulignent que les chaînes de valeur domestiques exigent des compétences de pilotage, une coordination interministérielle et une adhésion des populations qui font souvent défaut, même dans des pays où les ressources abondent.

L’écart entre la temporalité des projets extractifs, dictée par les investisseurs internationaux et les cycles des marchés, et celle des projets de distribution, soumise à des aléas budgétaires et politiques, constitue un défi commun. Le Sénégal et la Mauritanie devront composer avec cette double horloge. Leurs réserves récemment mises en exploitation ne sont pas éternelles, et les fenêtres de financement se referment au gré des priorités climatiques mondiales.

Un test de cohérence pour les États

Au-delà des volumes exportés, c’est bien l’utilisation des recettes qui déterminera la transformation structurelle des économies ouest-africaines. La récente amélioration des termes de l’échange au Sénégal offre une marge de manœuvre budgétaire. Mais celle-ci ne profitera pleinement au développement que si une partie substantielle est allouée aux infrastructures de distribution, à l’électrification rurale et à la modernisation des réseaux. Le raccordement de petites villes comme Jelma, avec ses délais et ses obstacles, en est un rappel utile.

La question n’est pas seulement de produire, mais de distribuer. Les gouvernements de la région sont confrontés à l’attente légitime de populations qui voient l’or, le pétrole et le gaz partir vers l’étranger dans des terminaux ultramodernes, alors que des régions entières restent plongées dans l’obscurité ou dépendent du bois de chauffage. Le contraste est saisissant dans les bassins sédimentaires du bassin côtier mauritanien ou du Sénégal oriental, où les projets miniers côtoient des zones à accès électrique limité.

La mise en service du gaz de Jelma, à la périphérie de la Tunisie, ne constitue pas un événement spectaculaire à l’échelle des marchés mondiaux. Elle illustre toutefois une vérité souvent oubliée : la souveraineté énergétique est une construction de proximité, faite de petits chantiers, de connexions individuelles et de gestion publique. Pour l’Afrique de l’Ouest, où les bénéfices attendus des hydrocarbures demeurent encore largement virtuels, ce fait tunisien agit comme un miroir tendu. Il reste à savoir si les nouveaux producteurs sauront éviter l’écueil des infrastructures longtemps annoncées, mais jamais réalisées.