Orange et un consortium dévoilent Via Africa, un câble sous-marin de 20 000 kilomètres destiné à relier le Nigeria à près de 20 pays d'Afrique et d'Europe. Alors que la région subit des pannes récurrentes et que la demande de données explose, ce projet interroge sur le rôle de l'infrastructure numérique dans la transition énergétique ouest-africaine. Dans un contexte de déficit d'investissement de 118 milliards de dollars et de hausse de l'inflation à 15,7 %, ce choix soulève des questions de souveraineté et de modèle de développement.
Via Africa : le numérique au service de l'énergie ?
Un câble sous-marin de 20 000 km pour relier le Nigeria à 20 pays. Alors que la région subit des pannes récurrentes et que la demande de données explose, ce projet interroge sur le rôle de l'infrastructure numérique dans la transition énergétique ouest-africaine.
« Plus de connectivité peut accélérer la transition énergétique, mais risque d'accroître la dépendance technologique. »
— Paradoxe du câble Via Africa
Un projet colossal pour sécuriser la connectivité régionale
Annoncé le 26 mai 2026, Via Africa est un câble sous-marin de 20 000 kilomètres qui longerait la côte atlantique, atterrissant notamment au Nigeria, au Sénégal, en Guinée, en Côte d'Ivoire et en Mauritanie. Porté par un consortium dirigé par Orange, il vise à diversifier les routes de données, afin de réduire l'impact des pannes qui paralysent régulièrement les services bancaires, fintech et internet en Afrique de l'Ouest. Le Nigeria, qui concentre déjà huit câbles sous-marins, reste vulnérable au vandalisme et à la congestion. Ce nouveau tracé ajouterait une résilience bienvenue.
Un lien discret avec la transition énergétique
Si Via Africa est un projet de télécommunications, ses implications pour l'énergie sont profondes. La transition énergétique ouest-africaine repose sur la numérisation des réseaux électriques, le déploiement de compteurs intelligents et la multiplication des centres de données pour gérer les flux d'énergies renouvelables. Chacune de ces applications nécessite une bande passante fiable et abondante. Sans infrastructure numérique robuste, la modernisation du secteur électrique – pilier de la souveraineté énergétique – restera lettre morte. Or, l'Afrique de l'Ouest souffre d'une fracture numérique qui freine l'essor des smart grids et freine l'investissement dans les énergies vertes.
Des retombées économiques en demi-teinte
Le projet intervient dans un climat financier ambigu. Le relèvement de la note souveraine du Nigeria par S&P en mai 2026 témoigne d'une amélioration de la crédibilité d'Abuja, mais l'inflation galopante (15,7 % en avril) et le déficit d'infrastructure régional de 118 milliards de dollars rappellent la fragilité des équilibres macroéconomiques. Orange n'a pas chiffré l'investissement total ni la capacité finale de Via Africa, mais les délais annoncés (3 à 4 ans après finalisation des plans) suggèrent un financement complexe, probablement adossé à des partenariats public-privé. Les États hôtes devront peser le rapport de force avec le consortium, sous peine de voir une part importante des retombées captées par des acteurs étrangers.
Souveraineté numérique et souveraineté énergétique : un même combat
La question de la souveraineté se pose avec acuité. Plus de la moitié de la bande passante internationale africaine transite par cinq pays seulement (Nigeria, Afrique du Sud, Égypte, Algérie, Kenya). Via Africa pourrait contribuer à rééquilibrer cette répartition, mais aussi à verrouiller la dépendance vis-à-vis de câbles contrôlés par des opérateurs non africains. Orange, groupe français, mène le consortium. Les autorités ouest-africaines doivent donc négocier des clauses de souveraineté, à l'image des exigences de contenu local imposées dans certains secteurs miniers. La formation de trois millions de jeunes aux compétences numériques d'ici 2030, également annoncée par Orange, pourrait constituer un contre-feu, mais son effectivité reste à démontrer.
Vers une régionalisation des infrastructures critiques
Le projet s'inscrit dans une tendance plus large de multiplication des câbles sous-marins en Afrique (77 systèmes actifs ou en projet). Mais la concentration des capacités sur quelques hubs fragilise l'ensemble. Les récentes pannes le long de la côte ouest-africaine ont montré la vulnérabilité d'un modèle où la redondance est insuffisante. Via Africa, en ajoutant une route alternative, améliore la résilience, mais ne résout pas le problème de fond : la nécessité de développer des infrastructures numériques détenues et gouvernées régionalement. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pourrait offrir un cadre réglementaire pour mutualiser les investissements et garantir un accès équitable.
Enjeux pour les investisseurs et les États
Pour les investisseurs, Via Africa représente une opportunité dans un secteur à forte croissance, mais aussi un risque politique et réglementaire. Les États ouest-africains, de leur côté, doivent arbitrer entre ouverture aux capitaux étrangers et préservation de leurs intérêts stratégiques. Le modèle de la co-investiture, où des opérateurs publics comme privés partagent les coûts et les bénéfices, pourrait être une voie médiane. Le Sénégal et la Côte d'Ivoire, qui figurent parmi les points d'atterrissage pressentis, ont tout intérêt à négocier des accords de type « landing party » qui leur assurent un contrôle sur le trafic.
La transition énergétique, accélérateur de la demande numérique
Paradoxalement, la transition énergétique elle-même pourrait stimuler la demande de connectivité via les centres de données verts, les plateformes de trading d'énergie et les applications de mobilité électrique. Les pays qui sauront combiner investissements numériques et énergétiques créeront un cercle vertueux : plus de données permet une meilleure gestion des réseaux électriques, ce qui attire les investissements dans les renouvelables, ce qui réduit la dépendance aux hydrocarbures. À l'inverse, ceux qui négligeront l'un des deux versants resteront piégés dans une logique de rente extractive.
Via Africa n'est pas qu'un câble de plus : il cristallise les liens croissants entre numérique et énergie. La souveraineté de l'Afrique de l'Ouest se jouera autant dans la fibre optique que dans les barrages solaires. Reste à savoir si les États sauront imposer une vision commune, ou si ces infrastructures – pourtant vitales – resteront sous contrôle extérieur.
Données de référence : Inflation : 23.0% (FMI) · Inflation : 23.0% (FMI)