Le 8 juillet 2026, les délégations des États membres de la CEDEAO réunies à Abuja examinent les offres techniques et financières pour la construction du câble sous-marin Amilcar Cabral, marquant le passage du projet en phase industrielle. Lancé en octobre 2018, ce projet est bien plus qu'une simple infrastructure : il vise à briser le monopole du câble Africa Coast to Europe (ACE) sur la connectivité de cinq pays côtiers – Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia et Sierra Leone – et à offrir à la communauté ouest-africaine son premier réseau de fibre optique en propre, un pas décisif vers la souveraineté numérique.

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La réunion d'Abuja constitue un tournant pour un projet qui, depuis huit ans, cheminait entre études de faisabilité et négociations institutionnelles. Aujourd'hui, les opérateurs soumissionnaires sont départagés, et les travaux devraient débuter dans les mois à venir. Ce long délai n'est pas surprenant : les projets de câbles sous-marins impliquent des investissements lourds, des accords transfrontaliers et des enjeux géopolitiques complexes. Mais l'attente a aussi permis de mûrir une ambition : celle de doter la CEDEAO d'un outil de connectivité qu'elle contrôle intégralement.

Pour comprendre l'importance de ce moment, il faut dresser un état des lieux de la connectivité en Afrique de l'Ouest. Actuellement, la sous-région est reliée au monde par sept câbles sous-marins – ACE, WACS, MainOne, Globacom-1, SAT-3, Equiano et 2Africa – mais aucun n'appartient à la communauté. Tous sont détenus par des consortiums privés, souvent dominés par des opérateurs historiques ou des multinationales. Cette situation expose les États à des risques de dépendance, de coûts élevés et de vulnérabilité en cas de panne.

Le problème est particulièrement aigu pour cinq pays : la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Liberia et la Sierra Leone. Leur connectivité internationale repose exclusivement sur le câble ACE, un seul point de défaillance. En cas de rupture – imputable à un navire, une ancre ou un séisme sous-marin – ces nations se retrouvent isolées numériquement, avec des conséquences économiques et sociales dramatiques. Le projet Amilcar Cabral est donc conçu comme un second câble pour ces États, un filet de sécurité indispensable.

Le choix technique est également stratégique. Au lieu de tirer une nouvelle ligne indépendante vers l'Europe, coûteuse et redondante, les experts ont décidé de connecter le câble au réseau existant EllaLink, qui relie déjà le Brésil à l'Europe via le Cap-Vert. Cette interconnexion permet d'optimiser les coûts tout en offrant une diversité de routes : les données pourront transiter soit par l'Europe, soit par l'Amérique du Sud, renforçant la résilience. Le câble s'étendra sur environ 3 555 kilomètres, reliant le Cap-Vert aux cinq pays côtiers, avec des points d'atterrissage majeurs.

Ce projet s'inscrit dans une dynamique plus large de la CEDEAO qui, depuis plusieurs années, multiplie les initiatives d'infrastructures intégratrices. Le barrage de Souapiti en Guinée, qui alimente en électricité une partie de la région, et le hub portuaire de Lomé, qui traite plus de 30 millions de tonnes de marchandises, illustrent cette volonté de mutualiser les ressources. De même, le « Pacte d'avenir » dévoilé en mai 2026 par la Commission de la CEDEAO, avec ses six piliers, place la transformation numérique et l'intégration infrastructurelle au cœur des priorités. Amilcar Cabral en est une concrétisation directe.

Cependant, la route vers la souveraineté numérique ne se limite pas à la pose d'un câble. Une fois construit, ce réseau devra être exploité, entretenu et protégé. La CEDEAO devra mettre en place une structure de gestion compétente, former des ingénieurs – comme le programme de formation d'ingénieurs lancé au pied du barrage de Souapiti – et garantir l'accès équitable aux pays enclavés de la région. Le véritable enjeu n'est pas seulement technique : il est politique et financier, car maintenir un câble sous-marin coûte cher et requiert une coordination régionale soutenue.

Le passage en phase industrielle du câble Amilcar Cabral est donc un signal fort : la CEDEAO ne se contente plus d'emprunter les infrastructures des autres, elle construit les siennes. Ce mouvement, qui rappelle les efforts de mutualisation énergétique et portuaire, pourrait à terme redessiner la carte de la connectivité en Afrique de l'Ouest. Reste à savoir si la communauté saura surmonter les défis de gouvernance et de financement pour transformer cette ambition en réalité durable. La question n'est plus de savoir si la lumière sera au bout du tunnel, mais qui tiendra la lampe.