Le géant pétrolier Shell a annoncé un bénéfice ajusté de 9,84 milliards de dollars au deuxième trimestre 2026, plus du double de celui de l'année précédente. Cette performance, portée par la flambée des prix du brut et des marges de raffinage, intervient alors que les États ouest-africains producteurs de pétrole, comme le Sénégal, peinent à traduire ces superprofits en recettes budgétaires et en développement local. L'écart entre les gains des majors et les bénéfices pour les pays hôtes se creuse, ravivant le débat sur la souveraineté énergétique régionale.

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Un trimestre record pour Shell

Shell a enregistré un bénéfice ajusté de 9,84 milliards de dollars au deuxième trimestre 2026, contre 4,26 milliards un an plus tôt, soit une hausse de 131 %. La compagnie attribue cette progression à une conjonction de facteurs : hausse des prix du pétrole et du gaz, amélioration des marges dans la chimie et le raffinage (passées de 17 à 24 dollars le baril), et des activités de négoce lucratives sur le GNL, les carburants et le brut. La productivité des raffineries a atteint 102 %, tandis que les flux de trésorerie disponibles ont bondi à 17,52 milliards de dollars. Ces résultats ont permis à Shell d'annoncer 3 milliards de dollars de rachats d'actions au troisième trimestre, le 19e consécutif de ce niveau.

Un contexte de volatilité géopolitique

Ces performances s'expliquent en grande partie par l'extrême volatilité des marchés énergétiques, amplifiée par l'instabilité au Moyen-Orient. Malgré une baisse des volumes de GNL liée à la production qatarienne, Shell a su tirer profit des écarts de prix et des opportunités de trading. La hausse des marges mondiales de raffinage et chimiques reflète une demande soutenue et des contraintes d'offre, dans un contexte où les capacités de raffinage restent limitées en Afrique de l'Ouest.

Le paradoxe sénégalais : Sangomar, des promesses aux réalités

Au Sénégal, le champ pétrolier Sangomar, opéré par Woodside, est entré en production en 2024. Pourtant, les retombées pour l'État sénégalais tardent à se matérialiser. En juin 2026, la Société FAR a encaissé un bonus de 55 millions de dollars suite à la cession du projet RSSD, tandis que le nouveau ministre de l’Énergie, Dr Abdourahmane Diouf, prenait ses fonctions avec pour mission de maximiser la valeur locale. Parallèlement, les prix à la pompe restent gelés par l'État, illustrant une volonté politique de protéger les consommateurs, mais aussi une difficulté à répercuter la manne pétrolière sur l'économie réelle.

Un décalage entre profits privés et recettes publiques

Le cas sénégalais n'est pas isolé. En Afrique de l'Ouest, les contrats pétroliers signés dans les années 2010 offrent souvent des conditions fiscales favorables aux compagnies internationales. Avec des cours du brut élevés, les profits des majors explosent, mais la part des États – redevances, impôts, participation – reste souvent plafonnée. Le Fonds monétaire international estimait en 2025 que le Sénégal ne capterait que 30 à 40 % de la rente pétrolière de Sangomar, loin des 60-70 % observés dans des juridictions plus matures comme la Norvège.

Enjeux géopolitiques : la tentation du nationalisme des ressources

La flambée des marges de raffinage et des profits du trading renforce l'argument des États ouest-africains en faveur d'une montée en gamme de leurs industries locales. Le Nigeria a déjà annoncé des révisions de ses contrats pétroliers, tandis que le Ghana envisage de renégocier les termes du champ Jubilee. Dans ce contexte, la nomination du nouveau ministre sénégalais de l'Énergie, spécialiste des hydrocarbures, signale une volonté de durcir les conditions pour les opérateurs. La question du raffinage local et de la création de valeur ajoutée devient centrale, alors que les marges mondiales de raffinage ont grimpé à 24 dollars le baril.

L'ombre du contentieux climatique

Ces superprofits interviennent dans un climat international de plus en plus critique envers les énergies fossiles. Les pays ouest-africains, confrontés à la fois à la nécessité de développer leurs ressources et aux pressions climatiques, cherchent un équilibre. La Banque africaine de développement souligne que la période de rente pétrolière pourrait être plus courte que prévu, d'où l'urgence d'investir les recettes dans des actifs durables.

Les résultats de Shell illustrent la mécanique d'une industrie où les risques sont mutualisés mais les profits restent concentrés. Pour les États ouest-africains, le défi n'est pas seulement de négocier de meilleures parts dans le gâteau, mais de bâtir des institutions capables de transformer une manne volatile en développement durable. Alors que les cours du brut restent soutenus, la fenêtre d'opportunité se referme progressivement, et la question de la souveraineté énergétique régionale se pose avec une acuité nouvelle.