À Thiès, un ingénieur formé à Dakar et Nantes pilote un portefeuille de plus de 100 milliards FCFA pour électrifier les campagnes sénégalaises. Thierno Alia Mbengue incarne une inflexion stratégique : sortir l'accès à l'énergie du seul registre social pour en faire un outil de développement territorial et de souveraineté nationale. Ce changement de cap intervient alors que l'Afrique de l'Ouest cherche à conjuguer croissance et autonomie énergétique.

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L'électrification rurale au Sénégal change de dimension. Avec la Cellule PAMACEL & Efficacité énergétique, Thierno Alia Mbengue coordonne des programmes d'un montant cumulé supérieur à 100 milliards FCFA, financés par la Banque africaine de développement et la KfW. Derrière ces chiffres, un changement de logique : il ne suffit plus de tirer des lignes électriques ; il faut permettre aux populations de transformer l'énergie en activités productives. Cette approche rompt avec des décennies de projets calés sur des objectifs de branchement, sans réflexion sur l'usage final.

Ce positionnement répond au Plan Sénégal 2050 et à la vision du président Bassirou Diomaye Faye. En reliant l'accès à l'électricité à la création d'emplois et de richesses locales, l'État entend faire du réseau non plus une infrastructure passive, mais un catalyseur de justice sociale et de rééquilibrage territorial. C'est un renversement paradigmatique qui interroge la place de l'énergie dans les politiques publiques, rarement pensée comme levier de souveraineté.

L'énergie, levier de développement territorial

L'enjeu dépasse pourtant la simple gestion de projets. Le Sénégal s'appuie sur des financements extérieurs, notamment de bailleurs européens et multilatéraux. Cette dépendance vis-à-vis de l'aide internationale se double d'une pression géopolitique croissante, alors que les industries extractives — gaz et pétrole au large de Dakar — attirent de nouveaux partenaires. L'électrification devient un terrain où se négocient des parts d'influence, comme l'illustrent les récents débats sur les partenariats dans le secteur énergétique ouest-africain.

Le défi sénégalais trouve un écho dans toute la région. Les États multiplient les objectifs de croissance — la Côte d'Ivoire vise une moyenne de 6,8 % sur 2027-2029 — mais butent sur des infrastructures électriques encore insuffisantes. La question de la souveraineté énergétique se pose ainsi à l'échelle de l'UEMOA, où chaque pays tente de sécuriser son mix face aux variations des prix internationaux. L'initiative sénégalaise innove moins par la technologie que par sa vision : mettre l'accent sur l'usage productif de l'électricité pour ancrer localement les retombées de l'extraction gazière.

Souveraineté régionale et intégration énergétique

Ce faisant, le pays, qui dispose de réserves importantes, entend éviter l'écueil de l'économie d'enclave. La richesse souterraine doit irriguer l'économie réelle, à commencer par les zones rurales. Cette trajectoire n'est pas linéaire. Le financement étranger, la volatilité des cours et les délais de mise en œuvre des projets demeurent des contraintes. Mais l'orientation est claire : l'électrification rurale ne se résume plus à un objectif social ; elle devient un instrument de géopolitique et de souveraineté, susceptible de redessiner les équilibres régionaux.

L'expérience de Thierno Alia Mbengue, du quartier populaire de Thiès aux circuits internationaux, illustre une génération de cadres formés entre le Sénégal et l'étranger, porteurs d'une double exigence de rattrapage et d'émancipation. Alors que les partenariats se multiplient dans le secteur extractif, la capacité des États à transformer l'énergie en opportunités locales déterminera leur souveraineté réelle. La question reste de savoir si les bailleurs et les investisseurs suivront cette logique, ou s'ils maintiendront une approche purement financière.