Le 13 juin 2026, l’étude de faisabilité du gazoduc transsaharien (TSGP) est officiellement validée, ouvrant la voie à un projet de 4 200 km reliant le Nigeria à l’Algérie. Au même moment, au Sénégal, l’opposition dénonce le détournement de milliards de FCFA destinés à l’électrification rurale. Deux actualités qui, lues ensemble, révèlent un paradoxe persistant : la région mise sur des infrastructures d’exportation énergétique colossales, tandis que des millions de foyers restent privés d’électricité. Une dichotomie qui interroge les priorités des politiques énergétiques ouest-africaines.
⚡ Gaz ou électricité : le double défi énergétique
Le TSGP avance, l'électrification rurale sénégalaise patine. Un paradoxe ouest-africain.
Nigeria → Niger → Algérie → Europe. Étude de faisabilité validée en 2026. Capable d'alimenter des millions de foyers européens.
L'opposition sénégalaise dénonce des milliards de FCFA détournés. L'électrification rurale reste un mirage pour des millions de foyers.
🔍 Le paradoxe en chiffres
Pendant que le TSGP promet d'exporter 30 milliards de m³ de gaz vers l'Europe, 220 millions d'Africains de l'Ouest vivent sans électricité.
« La région mise sur des infrastructures d'exportation colossales, tandis que des millions de foyers restent privés d'électricité. Une dichotomie qui interroge les priorités. »
— Cauris, juin 2026
Un mégaprojet transsaharien en bonne voie
Le Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP) franchit une étape décisive. Le cabinet britannique Penspen, mandaté en 2024, a rendu le 13 juin 2026 le résultat final de son étude de faisabilité, confirmant la viabilité technique et économique de l’ouvrage. D’une capacité de 30 milliards de mètres cubes par an, le gazoduc traversera l’Afrique de l’Ouest (Nigeria, Niger) et du Nord (Algérie) pour approvisionner le marché européen. Pour ses promoteurs, il s’agit d’un "signal fort" pour la sécurité énergétique du Vieux Continent, en quête de diversification depuis la guerre en Ukraine. L’Algérie, locomotive du projet, voit dans cette infrastructure un levier géopolitique.
Ce projet resurgit alors que le gazoduc atlantique nigéro-marocain (AAGP) semble marquer le pas. Comme le rappelait une source de mai 2026, l’AAGP souffre d’un manque de visibilité sur le financement et d’un soutien politique fragile de la part des quatorze pays ouest-africains traversés. Le TSGP, porté par un partenariat bilatéral plus resserré (Nigeria-Niger-Algérie), apparaît comme une alternative plus réaliste. Mais cette dynamique pose une question centrale : à qui profite réellement l’or bleu de la région ?
Les oubliés de l’électrification rurale sénégalaise
Pendant que les industriels planchent sur des tuyaux transcontinentaux, le Sénégal peine à éclairer ses campagnes. Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie et député d’opposition, a dénoncé le 13 juin 2026 ce qu’il estime être un détournement des fonds affectés à l’électrification rurale. Selon lui, des milliards de francs CFA auraient servi à consolider la position d’opérateurs régionaux actifs dans plusieurs États voisins, au détriment du maillage local. Les concessionnaires privés, titulaires de droits exclusifs sur des zones entières depuis le milieu des années 2000, auraient redéployé leurs moyens vers des marchés plus rentables en Afrique de l’Ouest, sans atteindre les objectifs de raccordement prévus.
Cette controverse éclate dans un contexte de réévaluation globale des politiques énergétiques sénégalaises. Les nouvelles autorités, arrivées en 2024, ont promis de remettre l’accès universel à l’électricité au cœur de leur agenda. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, le taux d’électrification rurale au Sénégal plafonnait encore à moins de 40 %, selon les données de l’ASER. Un contraste saisissant avec les milliards investis dans les hydrocarbures offshore (gisement de Grand Tortue Ahmeyim) et les mégaprojets gaziers régionaux.
Un paradoxe structurel
Ces deux actualités ne sont pas anecdotiques : elles illustrent une tension profonde dans les stratégies énergétiques ouest-africaines. D’un côté, des projets d’exportation massifs, conçus pour capter les devises étrangères et renforcer le poids géopolitique de la région sur la scène mondiale. De l’autre, des besoins domestiques criants : selon la Banque mondiale, près de 220 millions de personnes vivent encore sans électricité en Afrique subsaharienne, dont une part significative en Afrique de l’Ouest.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que les mêmes pays qui accueillent le TSGP ou le projet Grand Tortue sont aussi ceux où les coupures de courant restent fréquentes. En mai 2026, l’inflation en Afrique de l’Ouest atteignait 15,7 %, en partie à cause des coûts énergétiques. Or, le gaz naturel pourrait être une solution pour stabiliser le réseau électrique local, à condition de ne pas l’exporter en totalité.
Des dynamiques divergentes
La trajectoire des deux dossiers récents montre que les priorités ne sont pas nécessairement alignées. Le TSGP bénéficie d’un fort soutien des institutions internationales et des partenaires européens, qui y voient un outil de décarbonation de leur mix énergétique. L’étude de Penspen, financée par des fonds multilatéraux, souligne la "fiabilité" du projet. En miroir, la polémique sénégalaise pointe un déficit de transparence et de contrôle dans l’utilisation des fonds publics destinés à l’électrification. Les mêmes partenaires techniques et financiers qui appuient les mégaprojets peinent à garantir que les subventions nationales atteignent leur cible.
Ce déséquilibre n’est pas propre au Sénégal. En mai 2026, l’agence de notation S&P relevait la note souveraine du Nigeria à "B", saluant les réformes macroéconomiques d’Abuja. Mais ce même Nigeria, premier producteur de pétrole et de gaz d’Afrique, affiche l’un des taux d’électrification les plus bas du continent (environ 55 %). Les revenus gaziers ne se traduisent pas mécaniquement en accès à l’énergie pour les populations.
Une question de gouvernance
Au-delà des aspects techniques, c’est bien la gouvernance des ressources énergétiques qui est en jeu. Les contrats de concession au Sénégal, dénoncés par Thierno Alassane Sall, ont été signés dans les années 2000 sans mécanismes de suivi suffisants. Les opérateurs ont pu exploiter des marchés régionaux tout en conservant leurs droits exclusifs, sans être tenus de réaliser les investissements promis. Des situations similaires existent dans d’autres pays de l’UEMOA, où l’électrification rurale est souvent confiée à des acteurs privés sans cahier des charges strict.
En parallèle, les projets transfrontaliers comme le TSGP ou l’AAGP nécessitent des accords politiques solides et une harmonisation réglementaire. La fragmentation des politiques énergétiques nationales freine leur mise en œuvre. Comme le montrent les difficultés de l’AAGP, la multiplication des acteurs (14 pays dans ce cas) peut être un facteur de blocage.
Alors que le TSGP avance et que l’électrification rurale sénégalaise bute sur des dérives de gestion, l’Afrique de l’Ouest se trouve à un carrefour. Les mégaprojets d’exportation ne sont pas incompatibles avec les besoins locaux, mais ils exigent une volonté politique de répartition des bénéfices et une transparence accrue dans l’allocation des ressources. La région pourra-t-elle concilier ambition internationale et justice énergétique ? Les réponses viendront moins des pipelines que des réformes institutionnelles.