Une étude de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) publiée fin avril remet en question la nécessité des apports minéraux de phosphore dans les sols agricoles. Cette hypothèse scientifique intervient alors que l'exploitation du phosphate au Sénégal suscite des tensions croissantes, notamment à Agnam Thiodaye où les populations dénoncent des menaces armées. La conjonction de ces deux faits interroge la soutenabilité des projets miniers en Afrique de l'Ouest, où le phosphate est considéré comme un levier de souveraineté alimentaire et de revenus pour les États.

Infographie — Phosphate

La recherche menée par l'INRAE, relayée dans une publication en ligne datée du 26 avril 2026, repose sur l'analyse des stocks de phosphore dans les sols agricoles. Selon ces travaux, les réserves naturelles pourraient suffire à maintenir la production pendant plusieurs décennies sans apports d'engrais phosphatés. Une telle conclusion, si elle se confirmait, bouleverserait les fondements de l'industrie des engrais en Afrique de l'Ouest, où le phosphate est l'une des rares ressources minérales stratégiques.

Cette remise en cause intervient dans un contexte déjà tendu. Le 16 mai 2026, des habitants d'Agnam Thiodaye, dans le nord du Sénégal, se sont mobilisés contre l'exploitation du phosphate sur leurs terres. Des forces de l'ordre ont été déployées, et les riverains évoquent des menaces armées. Ce n'est pas la première fois que le site est contesté : des tensions antérieures existaient autour de l'impact environnemental et de l'avenir des terres agricoles. Mais la concomitance avec les conclusions de l'INRAE donne une nouvelle dimension au conflit.

Des enjeux économiques et géopolitiques

Le Sénégal et le Togo figurent parmi les principaux producteurs de phosphate en Afrique subsaharienne. Pour le Sénégal, l'exploitation du phosphate via la Société chimique du Sénégal (ICS) est un pilier des exportations et un pourvoyeur d'emplois. Les revenus miniers constituent une part non négligeable des recettes publiques, dans un contexte où le pays cherche à diversifier son économie après le début de la production pétrolière en 2024. Toute remise en cause de la demande de phosphate pourrait affecter les équilibres budgétaires et les projets d'expansion.

Les investisseurs, attirés par la demande mondiale d'engrais, pourraient revoir leurs plans. L'incertitude scientifique sur l'utilité réelle des engrais phosphatés, combinée aux contestations sociales, rend le secteur moins prévisible. Pourtant, la souveraineté alimentaire régionale reste un argument fort : l'Afrique de l'Ouest importe une grande partie de ses engrais et cherche à développer une production locale à partir de ses gisements. Le phosphate est présenté comme un atout pour sécuriser l'agriculture et réduire la dépendance aux marchés internationaux.

La question du phosphate en Afrique de l'Ouest se trouve ainsi prise entre plusieurs logiques contradictoires. D'un côté, la science remet en cause le modèle de fertilisation intensive ; de l'autre, les États misent sur cette ressource pour financer leur développement. Les tensions sociales, elles, rappellent que l'exploitation minière a un coût humain et environnemental qui ne peut être ignoré. Les décideurs devront naviguer entre ces contraintes pour définir une politique minière et agricole cohérente.

L'étude de l'INRAE ouvre une réflexion plus large sur la durabilité des modèles agricoles en Afrique de l'Ouest. Si les stocks de phosphore dans les sols sont effectivement suffisants, alors l'urgence n'est plus d'extraire davantage de phosphate, mais de mieux gérer les nutriments existants. Cette perspective invite à repenser le rôle de la mine dans les économies ouest-africaines, au-delà de la seule filière phosphate. Les prochains mois seront décisifs pour observer comment les États, les entreprises et les communautés locales intègrent ces nouveaux paramètres scientifiques dans leurs stratégies.