Présenté comme une menace pour les exportateurs, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) de l'UE pourrait en réalité offrir une opportunité stratégique au Maroc, selon Badr Ikken, président exécutif de Gi3. Cette évolution rebat les cartes de la compétitivité dans le secteur du phosphate en Afrique de l'Ouest, où le Sénégal et le Togo sont des producteurs historiques mais peinent à monter dans la chaîne de valeur. Entre atouts énergétiques marocains et dépendance aux intrants pour les autres pays, les dynamiques régionales se recomposent.

Infographie — Phosphate

Le MACF, un catalyseur de transformation industrielle

Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) de l'Union européenne, entré en vigueur en 2026, impose progressivement un coût carbone aux importations de produits comme les engrais. Pour les exportateurs ouest-africains de phosphate brut ou d'engrais conventionnels, cela représente un défi de compétitivité. Mais comme le souligne Badr Ikken dans un entretien récent, le Maroc dispose d'atouts uniques pour transformer cette contrainte en avantage compétitif : un potentiel solaire et éolien estimé à plus de 50 000 TWh par an, soit mille fois sa consommation électrique nationale, et une infrastructure logistique de classe mondiale.

Le royaume chérifien, déjà premier exportateur mondial de phosphate, mise sur l'ammoniac vert produit à partir d'énergies renouvelables pour approvisionner l'Europe en engrais bas carbone. Cette stratégie, portée par des investissements dans l'hydrogène vert et le dessalement, pourrait faire du Maroc le fournisseur incontournable d'engrais décarbonés pour le marché européen. Dans ce schéma, les pays ouest-africains producteurs de phosphate, comme le Sénégal et le Togo, risquent d'être relégués au rang de simples fournisseurs de matière première si elles n'engagent pas leur propre transition.

Sénégal et Togo : des producteurs de phosphate face à un nouveau paradigme

Le Sénégal, via les Industries Chimiques du Sénégal (ICS), et le Togo exploitent des gisements de phosphate, mais leur transformation en engrais dépend d'intrants importés, notamment l'ammoniac produit à partir de gaz naturel. Or, le MACF pénalise l'empreinte carbone de ces procédés. Les récentes alertes sur le phosphate sénégalais et togolais, entre mai et juin 2026, ont montré un intérêt croissant pour le secteur, mais sans évoquer de stratégie de décarbonation. La Tunisie, autre acteur régional, a nommé un nouveau dirigeant pour la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) en juin 2026, signe d'une volonté de relance, mais là encore sans feuille de route carbone claire.

Cette situation crée un déséquilibre potentiel : le Maroc, avec son avantage énergétique, pourrait capter une part croissante de la valeur ajoutée des engrais, tandis que les producteurs ouest-africains resteraient cantonnés à l'extraction. Pourtant, le Sénégal dispose aussi d'un potentiel solaire important, et le Togo pourrait valoriser ses ressources gazières avec des technologies de captage de carbone. Les décisions d'investissement dans les prochains mois seront déterminantes.

Enjeux géopolitiques et souveraineté régionale

Au-delà de la compétitivité, se pose la question de la souveraineté alimentaire et énergétique. L'Afrique de l'Ouest importe une grande partie de ses engrais, malgré ses ressources en phosphate. Si le Maroc devient le hub régional des engrais verts, cela renforcera sa position hégémonique dans le secteur, déjà illustrée par le contrôle de l'OCP. Pour les États comme le Sénégal ou le Togo, l'enjeu est de ne pas devenir dépendants d'un voisin pour leur approvisionnement en intrants agricoles, d'autant que l'agriculture ouest-africaine doit doubler sa production pour nourrir une population croissante.

Les dynamiques de coopération régionale pourraient évoluer. La CEDEAO, qui vise une union douanière et une politique agricole commune, devra intégrer ces nouvelles donnes. Des projets de co-investissement dans des usines d'engrais verts, adossés à des énergies renouvelables locales, pourraient émerger. Mais le temps presse : le MACF monte en puissance, et les premières factures carbone pourraient frapper dès 2027.

Le MACF agit comme un révélateur des forces et faiblesses du secteur extractif ouest-africain. Si le Maroc semble en pole position pour tirer parti de cette évolution, les autres pays producteurs de phosphate ne sont pas dépourvus d'atouts. Leur capacité à bâtir des filières intégrées, bas carbone et locales déterminera non seulement leur compétitivité future, mais aussi leur souveraineté agricole. La région dans son ensemble doit repenser ses chaînes de valeur, sous peine de voir ses ressources minérales servir une transition énergétique dont elle ne récoltera pas les fruits.