Le 16 juillet 2026, la commission des finances du Parlement tunisien examinait des accords de garantie de l’État en faveur de la Compagnie des phosphates de Gafsa et du Groupe chimique tunisien pour financer des projets miniers et des importations d’engrais. Ce geste, qui intervient dans un contexte de flambée des prix des fertilisants liée au conflit au Moyen-Orient, éclaire les fragilités du secteur phosphatier ouest-africain. Deux mois plus tôt, au Sénégal, la prospection de phosphate dans la région de Matam était suspendue après des actes de vandalisme. Entre tensions sociales, pressions géopolitiques et quête de souveraineté alimentaire, la région cherche une voie.

Infographie — Phosphate

La décision tunisienne de garantir les engagements de ses champions nationaux des phosphates et des engrais chimiques révèle une tendance lourde : même les États dotés d’une industrie historique peinent à financer seuls des projets stratégiques. En Afrique de l’Ouest, le Sénégal et le Togo, qui disposent de réserves significatives, sont confrontés à des défis similaires, amplifiés par un contexte géopolitique tendu. La guerre au Moyen-Orient, qui perturbe les routes commerciales des engrais, a fait bondir les prix de 30 % selon les données de mai 2026, rappelant la dépendance des agricultures africaines aux importations.

Au Sénégal, l’arrêt des prospections dans l’arrondissement des Agnam (Matam) en mai 2026 illustre la difficulté à concilier exploitation minière et acceptation locale. Les contestations, qui ont dégénéré en vandalisme, ont contraint le gouverneur Saïd Dia à suspendre les activités. Ce blocage n’est pas isolé : il s’inscrit dans une série de tensions autour des ressources extractives dans la région, où les communautés réclament une meilleure redistribution des bénéfices et des garanties environnementales.

Des enjeux de souveraineté croisés

L’exploitation du phosphate est présentée par les gouvernements comme un levier de souveraineté alimentaire, via la production locale d’engrais. Le Togo, via la Société nouvelle des phosphates du Togo, et le Sénégal, avec l’Industrie chimique du Sénégal, ambitionnent de réduire les importations. Mais ces projets nécessitent des investissements lourds, que les États peinent à mobiliser seuls. La garantie tunisienne, en juillet 2026, montre que même un pays exportateur historique doit recourir à l’endettement public pour soutenir sa filière.

Parallèlement, la guerre au Moyen-Orient a provoqué une onde de choc sur les marchés mondiaux des engrais. Selon les analyses diffusées en mai 2026, 30 % de la production mondiale transitait par des zones désormais conflictuelles, entraînant une flambée des prix du DAP et des engrais phosphatés. Pour les pays ouest-africains, cette dépendance extérieure accroît la vulnérabilité de leurs agricultures, déjà fragilisées par le changement climatique.

Une dynamique régionale sous tension

La suspension des activités à Agnam intervient dans un climat social dégradé, où les populations locales expriment leur défiance envers des projets perçus comme imposés. Ce schéma rappelle d’autres conflits miniers dans la région, au Burkina Faso ou au Mali, où l’exploitation des ressources a nourri des contestations. La réponse des autorités sénégalaises – une suspension temporaire – reflète la recherche d’un équilibre entre impératifs économiques et paix sociale.

L’examen tunisien des garanties d’État ajoute une dimension financière : le coût de l’exploitation phosphatée, entre infrastructures et risques sociaux, pousse les gouvernements à mutualiser les risques. Pour l’Afrique de l’Ouest, cette dynamique pourrait encourager des coopérations régionales, à l’image de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui cherche à harmoniser les politiques minières et agricoles.

Au-delà des cas sénégalais et tunisien, la question des phosphates africains révèle une équation complexe : comment concilier ressources naturelles, souveraineté alimentaire et acceptabilité sociale dans un environnement géopolitique instable ? Les prochains mois montreront si les États parviennent à dépasser les blocages locaux et les contraintes financières pour bâtir une filière régionale, ou si les tensions exacerberont la dépendance aux importations et aux marchés mondiaux.