Une nouvelle commande de 40 000 tonnes de superphosphate triple (TSP) passée par le Bangladesh à l’Office chérifien des phosphates (OCP) confirme, mi-juillet 2026, la mainmise du Maroc sur les engrais phosphatés en Afrique de l’Ouest. Ce contrat, qui suit une précédente acquisition de 30 000 tonnes fin juin, intervient dans un contexte de fragilisation des filières locales : au Sénégal, les activités de prospection sont suspendues depuis mai dans la région de Matam ; en Tunisie, l’usine Mdhilla 1 du Groupe chimique tunisien est à l’arrêt. L’accord illustre le décalage croissant entre la demande internationale d’engrais et la capacité des États ouest-africains à exploiter leurs propres gisements.
Maroc-OCP verrouille le marché ouest-africain du phosphate
Une nouvelle commande de 40 000 tonnes de TSP par le Bangladesh confirme la mainmise marocaine. Pendant ce temps, Sénégal et Togo peinent à exploiter leurs gisements.
- ✅ Capacité de production : 15 millions t/an
- ✅ Réseau logistique intégré (Jorf Lasfar → Bangladesh)
- ✅ Contrat récent : 40 000 t + 30 000 t (juin-juillet 2026)
- ✅ Prix : 713 $/tonne TSP
- ⚠️ Prospection suspendue à Matam (Sénégal) depuis mai 2026
- ⚠️ Gisements sous-exploités, production locale quasi nulle
- ⚠️ Dépendance aux importations d’engrais
- ⚠️ Aucun contrat majeur d’exportation en 2026
Estimation de la part des engrais phosphatés importés en Afrique de l’Ouest (2025-2026). Le Maroc domine l’approvisionnement régional.
Une nouvelle commande qui confirme l’hégémonie marocaine
L’appel d’offres lancé le 2 juillet par la Compagnie maritime du Bangladesh pour affréter un navire chargé de 40 000 tonnes de TSP depuis Jorf Lasfar au Maroc vers Chattogram et Shiromoni Ghat s’inscrit dans la continuité des achats bangladais auprès d’OCP Nutricrops. Le 24 juin, la Bangladesh Agricultural Development Corporation (BADC) avait déjà été autorisée à acquérir 30 000 tonnes supplémentaires au prix de 713 dollars la tonne, portant le total des engagements récents à près de 70 000 tonnes. Ces volumes, couplés à des livraisons antérieures, confortent la position du Maroc comme premier exportateur mondial de phosphate brut et d’engrais phosphatés. OCP dispose d’une capacité de production de 15 millions de tonnes par an et d’un réseau logistique intégré qui lui permet de répondre rapidement aux commandes internationales, contrairement aux producteurs ouest-africains.
Sénégal et Togo : des gisements sous-exploités
Pendant que le Maroc engrange les contrats, le Sénégal voit ses ambitions phosphatées mises en veilleuse. Le 18 mai 2026, le gouverneur de la région de Matam a annoncé la suspension des activités de prospection de phosphate sur le site d’Agnam, à la suite d’actes qualifiés de « vandales ». Cet incident révèle la fragilité du climat social autour des projets miniers dans le nord du pays, où les communautés locales expriment leur méfiance vis-à-vis des opérateurs privés. Plus globalement, le Sénégal dispose de réserves estimées à 100 millions de tonnes dans la région de Thiès, mais leur exploitation butte sur des problèmes de financement, de gouvernance et d’opposition environnementale. De son côté, le Togo, avec le gisement de Hahotoe et l’usine de transformation du phosphate à Kpémé, produit environ 700 000 tonnes par an, mais sa capacité reste limitée face à la demande régionale. Les projets d’extension portés par la filiale togolaise de l’International Fertilizer Group (IFG) n’ont pas encore abouti, faute de partenaires industriels solides.
Souveraineté alimentaire ou dépendance régionale ?
L’incapacité des États d’Afrique de l’Ouest à valoriser leurs ressources phosphatées a des conséquences directes sur leur souveraineté alimentaire. La CEDEAO ambitionne de réduire sa dépendance aux importations d’engrais, qui représentent encore 80 % des approvisionnements de la région. Or, le modèle marocain, fondé sur une intégration verticale allant de l’extraction à la distribution, permet à OCP de proposer des engrais à des prix compétitifs tout en captant la valeur ajoutée. En installant des unités de mélange dans des pays comme le Nigeria et le Ghana, OCP renforce son ancrage régional, mais aussi l’asymétrie entre le Maroc et ses voisins. Le contrat avec le Bangladesh montre que cette stratégie dépasse le cadre africain : le Maroc se positionne comme un fournisseur clé pour l’Asie du Sud, où la demande d’engrais explose sous l’effet de la croissance démographique.
Perspectives pour le Sénégal et le Togo
Pour inverser la tendance, le Sénégal et le Togo doivent impérativement lever les blocages qui entravent leurs projets phosphatés. Au Sénégal, le nouveau code minier adopté en 2025 offre davantage de garanties aux investisseurs, mais sa mise en œuvre est entravée par des contentieux fonciers et des revendications sociales. Au Togo, la relance de la filière passe par un partenariat public-privé rééquilibré, où l’État conserve un rôle stratégique sans décourager l’initiative privée. Par ailleurs, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pourrait offrir un cadre favorable à la création d’une chaîne de valeur régionale, si les États coordonnent leurs politiques minières et agricoles. Mais sans réformes décisives, les gisements ouest-africains risquent de rester des atouts sous-exploités, tandis que le Maroc continue de dicter les prix et les volumes sur le marché international des engrais.
Au-delà de l’appel d’offres bangladais, c’est tout l’équilibre géoéconomique de la filière phosphate en Afrique de l’Ouest qui est en jeu. La région dispose des ressources pour assurer une partie de sa sécurité alimentaire, mais elle peine à transformer cet avantage comparatif en levier de développement. La question est désormais de savoir si les États sauront, dans le cadre de la ZLECAf, bâtir une stratégie commune – ou s’ils laisseront le Maroc occuper seul l’espace laissé vacant par leurs hésitations.