Soixante-cinq organisations agricoles américaines ont demandé fin mai 2026 la suppression des droits compensateurs sur les engrais phosphatés marocains, tandis que le Bangladesh confiait à l'OCP l'achat de 60 000 tonnes de superphosphate triple. Ce double mouvement illustre la position paradoxale du Royaume chérifien, dont la puissance minière se heurte à des barrières commerciales et réglementaires croissantes. L'enjeu dépasse le simple commerce : il interroge la capacité du Maroc à transformer son monopole de fait sur les phosphates en véritable levier stratégique.

Infographie — Phosphate

L’OCP au cœur d’une triple contrainte

La lettre adressée le 26 mai au secrétaire américain au commerce, Howard Lutnick, par 65 organisations agricoles dont la puissante Association nationale des producteurs de maïs (NCGA), constitue un revirement notable. Depuis mars 2021, des droits compensateurs frappent les importations de phosphate marocain, réclamés par les groupes américains Mosaic et Simplot. Les signataires estiment aujourd'hui que ces droits « ne protègent pas une industrie intérieure vulnérable » mais « soutiennent davantage deux entreprises qui dominent déjà le marché intérieur ». Le revenu agricole net a chuté de 31 % depuis 2022, et les prix des engrais ont bondi de plus de 150 %, poussant les faillites agricoles à leur plus haut niveau. La pression sur l'administration Trump est forte, mais aucune décision n'a encore été prise.

Parallèlement, le Bangladesh a validé le 3 juin l'acquisition de 60 000 tonnes de superphosphate triple auprès d'OCP Nutricrops pour 42,6 millions de dollars, avec des prix variant de 688 à 726 dollars la tonne. Cet accord, conclu dans le cadre de la Société bangladaise de développement agricole (BADC), vise à sécuriser les approvisionnements pour les prochaines campagnes. Il confirme la place centrale de l'OCP comme fournisseur de l'Asie du Sud, où la demande de fertilisants ne cesse de croître.

Mais c'est en Europe que se joue une autre partie, plus silencieuse mais potentiellement décisive. Le 4 juin 2026, l'Assemblée nationale française a adopté en première lecture une proposition de loi visant à limiter la teneur en cadmium dans les engrais phosphatés. Or, les roches marocaines contiennent naturellement des niveaux de cadmium plus élevés que celles d'autres origines, comme la Russie ou la Chine. Pour préserver l'accès au marché européen, OCP a investi dans des procédés de dé-cadmiation, mais ces technologies alourdissent les coûts de production. La régulation française, si elle était étendue à l'échelle de l'Union européenne, deviendrait une barrière non tarifaire redoutable, d'autant que le Maroc exporte environ 40 % de ses engrais vers l'UE.

Du levier de puissance à la chaîne de dépendance ?

Le Maroc détient plus de 70 % des réserves mondiales de phosphate, une position quasi monopolistique qui confère à l'OCP un poids considérable sur les marchés des engrais. Pourtant, cette puissance repose sur une chaîne de dépendance : le Royaume a besoin de débouchés extérieurs pour écouler sa production, et ses principaux clients – États-Unis, Europe, Inde – disposent d'outils réglementaires ou commerciaux pour peser sur ses conditions de vente. Les droits compensateurs américains et le projet de loi français sur le cadmium illustrent cette vulnérabilité symétrique à la concentration des réserves.

Face à cette pression, la stratégie de l'OCP depuis une décennie a été de se verticaliser : produire des engrais à plus forte valeur ajoutée, nouer des partenariats miniers en Afrique subsaharienne (Éthiopie, Ghana, Nigeria) et diversifier ses clients vers l'Asie et l'Amérique latine. Le contrat bangladais s'inscrit dans cette logique. Mais la diversification géographique ne résout pas entièrement le problème : les prix du TSP restent indexés sur les cours mondiaux, et les normes environnementales tendent à se durcir partout. Le Bangladesh lui-même pourrait à terme imposer des limites sur le cadmium.

La position marocaine est d'autant plus contrastée que le pays affiche désormais la plus forte industrialisation du continent africain, selon un rapport de la Banque africaine de développement publié en mai 2026. Cette avance repose en partie sur l'industrie des phosphates et de la chimie, qui a bénéficié d'investissements massifs. Mais le paradoxe est que cette industrialisation accroît l'exposition du Maroc aux chocs extérieurs : plus il monte en gamme, plus il devient dépendant de marchés régulés et concurrentiels.

En définitive, le phosphate marocain oscille entre instrument de puissance et maillon fragile d'une chaîne globale. La levée des droits américains offrirait un répit, mais les normes européennes, elles, s'inscrivent dans une tendance de fond. L'OCP devra innover dans les procédés de purification et peut-être accepter des marges plus faibles pour conserver ses parts de marché. À plus long terme, c'est la notion même de souveraineté minière qui se trouve questionnée : détenir la ressource ne suffit plus, il faut en maîtriser les conditions de mise en marché.

Le cas du phosphate marocain illustre un phénomène plus large pour les États africains riches en ressources minières : la détention des réserves ne garantit pas l'autonomie stratégique. Entre pressions commerciales, réglementations environnementales et concurrence mondiale, les producteurs doivent constamment adapter leur modèle. La question qui se pose, au Maroc comme ailleurs, est de savoir si la montée en gamme industrielle suffit à briser la dépendance ou si elle ne fait que la déplacer vers de nouvelles contraintes.