Le 2 juillet 2026, la Maison Blanche annonce la levée temporaire des droits de douane sur les engrais phosphatés en provenance du Maroc, invoquant la désorganisation des chaînes d'approvisionnement mondiales due aux conflits au Moyen-Orient et à la fermeture du détroit d'Ormuz. Cette décision intervient alors que les agriculteurs américains font face à une pénurie d'engrais, et que la production nationale ne suffit pas à combler la demande. Pour les pays ouest-africains producteurs de phosphate, comme le Sénégal et le Togo, ce contexte mondial pourrait être une aubaine, mais il se heurte à des réalités locales complexes. Depuis mai 2026, des tensions persistent autour du site d'Agnam Thiodaye, au Sénégal, où les populations contestent l'exploitation du phosphate.

Infographie — Phosphate

Un contexte mondial tendu

La décision américaine s'inscrit dans un paysage géopolitique où la sécurité alimentaire devient un enjeu stratégique. Le conflit au Moyen-Orient a perturbé les exportations d'engrais depuis les grands producteurs, tandis que la fermeture du détroit d'Ormuz — par où transite une part significative du commerce mondial de phosphate — aggrave les tensions sur l'offre. Dans sa proclamation, Donald Trump a reconnu que les chaînes d'approvisionnement étaient « perturbées par des conflits dans les régions productrices » et que la production nationale américaine ne pouvait pas répondre à la demande. Cette ouverture au phosphate marocain, qui bénéficie déjà d'une position dominante sur le marché mondial, renforce le rôle de l'Office chérifien des phosphates (OCP) comme fournisseur de premier plan. Mais que signifie cette recomposition pour les pays d'Afrique de l'Ouest dotés de réserves phosphatées ?

Les espoirs déçus du Sénégal

Le Sénégal possède l'un des gisements de phosphate les plus importants de la région, avec des réserves estimées à plusieurs centaines de millions de tonnes. Pourtant, l'exploitation de cette ressource est loin de faire l'unanimité. À Agnam Thiodaye, dans le nord du pays, des habitants se sont mobilisés en mai 2026 pour marquer leur refus de l'exploitation du phosphate sur leurs terres. Des forces de l'ordre ont été déployées, et des menaces armées ont été dénoncées par les populations. Ces tensions ne sont pas nouvelles : elles s'inscrivent dans un cycle de contestation où les communautés locales dénoncent les dégradations environnementales, l'accaparement des terres et l'absence de retombées économiques tangibles.

Le timing de la décision américaine pourrait paraître favorable au Sénégal, qui cherche à attirer des investissements dans son secteur minier. Mais l'instabilité sociale et les contentieux fonciers freinent l'essor d'une filière qui requiert des capitaux importants et une sécurité juridique. Pendant ce temps, le Maroc capitalise sur sa stabilité politique et ses infrastructures logistiques pour répondre à la demande américaine. Le contraste est frappant : là où Rabat profite d'une fenêtre d'opportunité, Dakar voit ses projets miniers entravés par des tensions locales persistantes.

Le Togo en embuscade ?

Le Togo, autre producteur de phosphate en Afrique de l'Ouest, pourrait également tirer parti de la situation. Le pays dispose d'une mine à Hahotoé, exploitée par la Société nouvelle des phosphates du Togo (SNPT). Cependant, la production togolaise est modeste comparée à celle du Maroc, et les défis sont similaires : vieillissement des infrastructures, concurrence internationale et exigences environnementales croissantes. La levée des droits américains pourrait stimuler la demande, mais à condition que les opérateurs locaux parviennent à augmenter leur production et à respecter les standards internationaux. Or, le Togo doit aussi composer avec des préoccupations sociales autour de l'exploitation minière, bien que moins médiatisées qu'au Sénégal.

Un enjeu de souveraineté énergétique et alimentaire

Au-delà des opportunités commerciales, la question du phosphate touche à la souveraineté énergétique et alimentaire de la région. Les engrais phosphatés sont essentiels pour l'agriculture ouest-africaine, qui dépend largement des importations. Alors que les cours mondiaux flambent et que les chaînes d'approvisionnement sont perturbées, les États de la région sont confrontés à un dilemme : exporter leur phosphate brut ou le transformer localement pour sécuriser l'accès des agriculteurs à des intrants abordables. Les tensions à Agnam Thiodaye montrent que les communautés locales sont de plus en plus vigilantes sur la répartition des bénéfices et les impacts environnementaux.

L'évolution récente du contexte mondial, avec la décision américaine de s'approvisionner massivement au Maroc, pourrait inciter les pays ouest-africains à accélérer leurs réformes pour attirer les investisseurs. Mais sans résolution des conflits locaux et sans amélioration de la gouvernance minière, le risque est grand de voir la région rester à l'écart de la dynamique actuelle, tandis que les grands producteurs comme le Maroc renforcent leur emprise sur le marché.

La levée des droits de douane américains sur les engrais marocains révèle la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement mondiales et la dépendance croissante envers quelques acteurs dominants. Pour les pays d'Afrique de l'Ouest, cette situation pose une question fondamentale : comment transformer leurs richesses minières en leviers de développement, sans reproduire les schémas d'extraction conflictuelle qui ont marqué l'histoire de la région ? La réponse dépendra autant de la capacité à attirer les investissements que de la volonté politique de concilier exploitation minière et aspirations des populations locales.