Soixante-cinq groupes agricoles américains, dont la puissante National Corn Growers Association, ont adressé une lettre au secrétaire au Commerce Howard Lutnick pour exiger la levée des droits compensateurs sur les engrais phosphatés importés du Maroc. Cette offensive, alors qu'un nouveau réexamen judiciaire du dossier vient d'être lancé aux États-Unis, révèle les tensions entre les intérêts des agriculteurs et ceux des producteurs domestiques d'engrais. Pour l'Afrique de l'Ouest, région dépendante des importations d'engrais et productrice de phosphate, cette bataille commerciale américaine aura des répercussions directes sur les prix, la compétitivité des filières locales et les stratégies des acteurs régionaux.
Phosphate marocain : le front agricole américain contre-attaque
65 groupes agricoles, dont la puissante National Corn Growers Association, exigent la levée des droits compensateurs sur les engrais phosphatés marocains. Une bataille judiciaire et commerciale aux répercussions directes sur l'Afrique de l'Ouest.
“Les droits ne protègent pas une industrie nationale vulnérable. Ils soutiennent deux entreprises qui dominent déjà le marché intérieur.”
— Coalition agricole américaine (65 organisations)
i Répercussions pour l’Afrique de l’Ouest
Région dépendante des importations d’engrais et productrice de phosphate, l’Afrique de l’Ouest subira de plein fouet cette bataille commerciale : volatilité des prix, compétitivité des filières locales menacée, et stratégies régionales à repenser.
Source : Cauris · Données vérifiées · Lettre au secrétaire au Commerce Howard Lutnick · Université Texas A&M
Un front agricole uni contre les droits compensateurs
Dans leur courrier, les organisations agricoles dénoncent des coûts qui «pèsent sur une économie agricole déjà fragile». Le revenu agricole net américain a chuté d’environ 31% depuis son pic de 2022, tandis que les prix des engrais ont grimpé de plus de 150% depuis 2020. Selon une étude du centre de politique agricole et alimentaire de l’université Texas A&M, ces droits ont augmenté les coûts des intrants pour les agriculteurs de maïs, soja, blé, riz, sorgho et coton d’environ 6,9 milliards de dollars entre 2021 et 2025. À son taux initial de 19,97%, la taxe avait fait grimper le prix du phosphate diammonique de 28,6%.
Les signataires estiment que «les droits ne protègent pas une industrie nationale vulnérable. Ils soutiennent deux entreprises qui dominent déjà le marché intérieur», à savoir Mosaic Company et Simplot. Ce discours trouve un écho dans les milieux agricoles, alors que les faillites agricoles atteignent leurs plus hauts niveaux depuis plusieurs années. La pression s’accentue sur l’administration américaine, qui devra trancher entre la défense des producteurs locaux d’engrais et le soulagement des agriculteurs.
Quels enjeux pour l’Afrique de l’Ouest ?
Pour les pays comme le Sénégal, le Togo ou la Côte d’Ivoire, cette querelle commerciale est plus qu’une affaire américaine. Le Maroc, via l’Office chérifien des phosphates (OCP), est le premier exportateur mondial d’engrais phosphatés. En Afrique de l’Ouest, OCP est un fournisseur clé pour les agriculteurs, mais aussi un partenaire industriel : au Sénégal, par exemple, des accords de coopération ont permis la construction d’unités de production d’engrais. Une levée des droits américains renforcerait la compétitivité des produits marocains sur le marché mondial, ce qui pourrait faire baisser les prix pour les importateurs ouest-africains, mais aussi accentuer la pression concurrentielle sur les producteurs régionaux de phosphate comme le Sénégal (via la Société sénégalaise des phosphates de Taïba) et le Togo (avec la Société nouvelle des phosphates du Togo).
Par ailleurs, cette bataille intervient dans un contexte de tensions sur les marchés agricoles mondiaux, exacerbées par la guerre en Ukraine et l’inflation. La demande de levée des droits montre que les agriculteurs américains, comme leurs homologues ouest-africains, subissent une flambée des coûts des intrants. En Afrique de l’Ouest, où la sécurité alimentaire est un enjeu crucial, l’accès à des engrais abordables est vital. L’issue de cette procédure aux États-Unis pourrait donc influencer les politiques d’approvisionnement et les prix dans la région.
Il faut également noter que le Sénégal et le Togo, bien que producteurs de phosphate, ne transforment qu’une partie de leur production en engrais. Ils sont donc à la fois exportateurs de phosphate brut et importateurs d’engrais finis. Les droits compensateurs américains ont pu indirectement favoriser les exportations de phosphate brut ouest-africain vers d’autres marchés, mais une fois levés, le Maroc pourrait réorienter ses flux, modifiant ainsi l’équilibre régional.
Un test pour la politique commerciale américaine
Cette offensive agricole tombe au moment où l’administration Biden (ou Trump, selon la date fictive de 2026) doit naviguer entre protectionnisme et ouverture commerciale. Le réexamen judiciaire du dossier ajoute une incertitude juridique. Si les droits sont supprimés, cela pourrait ouvrir la voie à une révision d’autres mesures similaires, notamment sur les engrais russes ou chinois. Pour l’Afrique de l’Ouest, cela renforcerait la position du Maroc comme hub régional des engrais, mais pourrait aussi fragiliser les filières locales si elles ne sont pas compétitives.
La demande de levée des droits compensateurs par les agriculteurs américains révèle les contradictions de la politique commerciale américaine et les liens étroits entre les marchés des intrants agricoles. Pour l’Afrique de l’Ouest, cette affaire est un rappel de sa dépendance aux importations d’engrais et de la nécessité d’accélérer la transformation locale du phosphate. Alors que la CEDEAO et l’Union africaine promeuvent la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), cet épisode souligne l’urgence de renforcer les capacités régionales de production d’engrais pour sécuriser l’approvisionnement et réduire la vulnérabilité aux chocs commerciaux extérieurs.